SenePlus | La Une | l'actualité, sport, politique et plus au Sénégal
30 août 2025
"WADE EST SORTI DE LA TÊTE ET DU COEUR DES ÉLECTEURS"
Confiant dans la victoire au premier tour du président sortant, le porte-parole du gouvernement et du parti présidentiel, Seydou Guèye, tire à boulets rouges sur les opposants qui feront face à son champion le 24 février
Jeune Afrique |
Manon Laplace |
Publication 22/02/2019
Entre deux déplacements dans la caravane électorale de Macky Sall, Seydou Guèye enchaîne les interviews. À quelques jours du scrutin, le porte-parole du gouvernement répète à l’envi que son candidat sera réélu au soir du le 24 février.
Fidèle parmi les fidèles de Macky Sall, celui qui est aussi le porte-parole de l’Alliance pour la République (APR, au pouvoir) ne ménage pas les détracteurs du président sortant, à commencer par Abdoulaye Wade.
Seydou Guèye : Le président Abdoulaye Wade déraille totalement. Il n’honore pas son statut d’ancien chef de l’État. Ce n’est pas à cet âge-là [92 ans, ndlr] qu’on joue avec le feu. Fort heureusement, les Sénégalais, en toute lucidité, n’ont pas répondu à son appel. Ils veulent aller voter, et ils participeront à l’élection.
À quelle réponse des autorités doivent s’attendre ceux qui suivraient son appel ?
Croyez-moi : aucune carte d’électeur ne sera brûlée, et aucun bureau de vote ne sera saccagé. En 2012, les Sénégalais avaient dénoué la crise politique en chassant Abdoulaye Wade du pouvoir. Aujourd’hui, il est sorti de la tête et du cœur des électeurs.
L’État a pris toutes les dispositions pour que l’élection se déroule dans le calme et la sérénité. La sécurité requise pour ce type de mobilisation citoyenne permettra aux Sénégalais de déposer tranquillement leur bulletin dans l’urne. Si l’ancien président Wade joue à défier les autorités et appelle à l’insurrection, il fera face aux rigueurs de la loi.
Confirmez-vous que si Karim Wade revient au Sénégal, il disposera de huit jours pour payer à l’État l’amende à laquelle il a été condamné en 2015, faute de quoi il sera incarcéré ?
Je ne peux pas vous préciser le délai fixé par la loi mais quand vous avez une dette envers l’État, vous devez la rembourser. Sinon, la contrainte par corps peut s’appliquer. Or Karim Wade doit 138 milliards de francs CFA à l’État du Sénégal.
Quoi qu’il en soit, Karim Wade n’est pas déterminant dans ce que nous faisons aujourd’hui. Tout comme son père, il est sorti de la tête et du cœur des électeurs des Sénégalais.
Depuis le début de la campagne, Idrissa Seck a engrangé beaucoup de soutiens au sein l’opposition. Au vote des partisans de Khalifa Sall pourrait s’ajouter celui d’une partie de l’électorat du Parti démocratique sénégalais (PDS). Envisagez-vous l’option d’une possible second tour ?
Pendant cette campagne, nous observons une fusion totale entre Macky Sall et les populations. Si l’axe de l’opposition est “Khalifa avec Idrissa”, le nôtre est “Macky Sall avec le peuple”. Leur coalition n’est pas nouvelle : aux législatives de 2017 déjà, Idrissa Seck et Khalifa Sall avaient conclu une alliance. Mais ils ne sont arrivés que troisièmes. Quant aux partisans du PDS, je pense que la plupart d’entre eux choisiront de voter pour le président Macky Sall.
Dans tout système, il y a des perspectives d’amélioration. L’objectif des parrainages n’était pas d’éliminer à outrance des candidats mais de rationaliser les candidatures. Celle d’Abdoul Mbaye, par exemple, n’avait rien de crédible : aux législatives, il n’avait pas engrangé plus de 1 400 voix sur les 19 communes que compte Dakar.
Le Premier ministre, Mahammed Boun Abdallah Dionne, avait très tôt prophétisé une élection à cinq candidats. Comprenez-vous que cela suscite des suspicions sur le processus des parrainages ?
Cette élection n’est pas verrouillée. Les propos du Premier ministre s’appuyaient sur un constat objectif : aux législatives de juillet 2017, seules cinq listes avaient obtenu le quotient électoral nécessaire, qui est d’environ 55 000 voix. Sur la base de ces résultats, tout homme politique sérieux pouvait déduire qu’il n’y aurait pas plus de cinq ou six candidats à la présidentielle. C’est une question d’arithmétique électorale.
Nous sommes en droit d’affirmer que nous allons triompher dès le premier tour, de même que nos challengers sont en droit de prétendre qu’ils nous mettront en ballotage.
L’opposition est engluée dans une logique de suspicion électorale permanente, au détriment du travail politique nécessaire. Elle ne s’adresse pas aux populations, elle se contente de critiquer Macky Sall. Quand vous n’avez aucune proposition à présenter aux Sénégalais, vous ne pouvez pas les intéresser
Il y a eu plusieurs épisodes de violence durant cette campagne. Est-ce en partie imputable aux candidats, dont Macky Sall, qui n’ont pas été capables de proposer un débat apaisé ?
Toutes les dispositions ont été prises pour assurer la sécurité de tous les citoyens après les premières escarmouches. Reste la posture des différents candidats. Quand vous tenez un discours incendiaire et que vous appelez à l’insurrection, à l’émeute et à la défiance, vous êtes quasiment responsable de ce qui pourrait advenir.
Combien aura coûté la campagne de Macky Sall ? Par qui est-elle financée ?
Je n’en connais pas le coût, mais la campagne est financée par les contributions de militants, de responsables, du président de la République lui-même et de citoyens qui veulent le voir poursuivre ses bonnes actions au profit des populations.
Existe-t-il des limites légales aux dépenses de campagne ?
D’un point de vue légal, nous n’avons pas de dispositif pour les limiter. Mais il serait bon de réglementer la question des financements de campagne afin d’assainir les relations entre l’argent et la politique. Pour ce faire, il faut un dialogue avec l’opposition. Mais elle ne semble pas intéressée.
Le programme de Macky Sall est basé sur la continuité. Pourtant son mandat n’a pas échappé aux critiques – ressources naturelles bradées aux puissances étrangères, augmentation de la dette, grèves répétées des étudiants, recul des libertés… Reconnaissez-vous certains échecs, lors du septennat ?
Il y a forcément des dossiers qui n’ont pas été suffisamment bien pris en charge. Du point de vue de la vision, tout est stabilisé ; mais du point de vue de la méthode, il y a encore des choses à améliorer, notamment pour que les les populations s’approprient davantage les réalisations du président Macky Sall.
PAR JEAN MEISSA DIOP
LE JOURNALISME NE SE FAIT PAS À DOUBLE VISAGE
Sur les réseaux sociaux comme dans le cadre de son organe de presse, le journaliste n’a pas deux identités, il ne peut être Mister Hyde et Docteur Jekyll
D’un journaliste on ne peut concevoir qu’il fourvoie son confrère en lui communiquant des fausses nouvelles pas plus qu’il ne diffuse des fausses nouvelles à destination du public. Malheureusement, par ces temps de réseaux sociaux, le partage d’informations est si courant, si banal que n’importe qui transfère n’importe quoi à ses amis et contacts.
Le journaliste devrait s’exclure de cette pratique en s’interdisant de partager une information dont il n’a pas vérifié l’exactitude. Il n’est point tellement besoin qu’une charte de déontologie en fasse une recommandation qui, d’ailleurs, tombe sous le sens : mais, il faut aussi le rappeler, à temps et à contretemps, par ces temps où l’infox est une règle au lieu de n’être qu’une exception, c’est-à-dire quand la manipulation, l’intoxication et la désinformation étaient – elles le sont toujours, du reste – des armes de guerre.
Temps de guerre signifie, de nos jours, et pour les états-majors politiques, période de campagne électorale et même en dehors de celle-ci. Le contenu des messages ne s’embarrasse pas de scrupule qui rejoint l’éthique personnelle sur l’exigence morale.
Pour en revenir aux journalistes qui partagent allègrement et sans scrupule professionnel sur les réseaux sociaux des informations dont ils ne sont pas sûrs de l’exactitude, notre avis est que ces plateformes ne sont en rien différentes de l’organe de presse à travers lequel le journaliste exerce sa mission, et aussi son engagement, de diffusion de l’information honnête, juste et vérifiée.
Il n’est pas concevable qu’il y dédouble sa personnalité ou son personnage pour rendre « acceptable » son initiative de répandre la désinformation.
Sur les réseaux sociaux comme dans le cadre de son organe de presse, le journaliste n’a pas deux identités, il ne peut être Mister Hyde et Docteur Jekyll. Autrement dit, faire assumer au journaliste facebooker, usager des réseaux sociaux ce que le journaliste ne veut pas et ne doit pas assumer.
Oui, il y a des journalistes comme ça, qui veulent faire croire en la possibilité d’un double visage pour eux. Le moins avouable étant celui sous lequel ils pratiquent ce que réprouve les principes d’éthique et de déontologie de leur profession qui stipule que « le journaliste digne de ce nom prend la responsabilité de ses écrits même anonymes ».
Post-scriptum
A la faveur des événements tragiques de Tambacounda où se sont produits des affrontements sanglants entre deux camps politiques en pleine campagne électorale, on a découvert un personnage truculent du nom d’Aliou Mbow qui signe « Mbow Caméléon » ses parodies de reportage.
Il raconte dans un français en dessous de l’approximatif des situations réelles. On l’a cru « journaliste citoyen », mais il est plutôt un parodiste du style des « Djalgaty Xibaar » de la chaîne dakaroise iRadio. Et en effectuant des recherches sur Youtube, on découvre aussi que Mbow se produisait – bien avant son fameux reportage de Tamba – sur Kakatar Tv où il a participé à plusieurs sketches humoristiques.
En découvrant Mbow, des journalistes se sont préoccupés croyant qu’il est un de ces nouveaux journalistes qui se disent « citoyens » et venant occuper ce que les journalistes citoyens appellent « le vide » et « les failles et aspects négligés par les journalistes « classiques » ». Mais, le journalisme n’est pas aussi banal ni aussi facile à exercer comme l’ont fait croire ceux qui le pratiquent avec désinvolture, sans scrupule, plus préoccupés par les avantages qu’ils peuvent en tirer que des exigences que cette profession professe.
PAR IBRAHIMA DIA
L’ENJEU IDÉOLOGIQUE DE LA PROTECTION SOCIALE
EXCLUSIF SENEPLUS #Enjeux2019 - Les investissements en protection sociale contribuent à la croissance - Les cinq prochaines années seront décisives pour inscrire une option de protection sociale compatible avec la vision de développement souhaitée
#Enjeux2019 - Dans les démocraties avancées, les enjeux électoraux portent sur deux questions fondamentales, à savoir la question fiscale et la question de la protection sociale. Les candidats des partis conservateurs ou de droite libérale défendent l'idée selon laquelle les réductions d'impôt, y compris pour les hauts revenus, ont un effet bénéfique pour l'économie. Pour les tenants de cette théorie politique dite du ruissellement (en anglais, trickle down theory), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l'économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l'investissement, contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l'activité économique générale et à l'emploi. A l’opposé, les théories dites progressistes et qui ont une sensibilité sociale plus forte préconisent la réduction des impôts sur les salaires des travailleurs et sur la TVA des produits de base pour encourager la consommation des plus pauvres, et préconisent l’augmentation des impôts des entreprises.
Dans le domaine de la protection sociale, les politiques de sensibilité sociale ou de gauche, optent pour l’implication de l’Etat dans le financement de la protection sociale, y compris des déficits des institutions de sécurité sociale et privilégie l’approche mutualiste. A l’opposé, les politiques de droite et dites libérales privilégient le marché et les sociétés privées d’assurance ou de gestion des pensions.
Les politiques et les programmes de protection sociale sont destinés à renforcer la résilience des ménages et des communautés, en atténuant l’impact des chocs sociaux et économiques et en évitant que d’une part, les personnes des classes moyennes et aisées ne basculent dans la pauvreté et que d’autre part, les populations déjà démunies et plus vulnérables ne soient maintenues dans la pauvreté. On distingue trois catégories de programmes de protection sociale :
les programmes contributifs destinés aux salariés du public et du privé, comme les prestations familiales, les assurances médicales, les pensions de retraite et d’autres systèmes de sécurité sociale ;
les mécanismes d’assurance contre les risques de pertes de revenus ou d’actifs comme les caisses d’assurance chômage, les assurances agricoles et de divers biens et équipements de production
les programmes non contributifs ou semi contributifs pour les non-salariés, financés à partir des budgets des Etats, appelés aussi «filets de sécurité sociaux», avec des transferts monétaires conditionnels et des transferts en espèces sans condition, un soutien nutritionnel, des subventions pour des services de base tels que l’éducation, la santé, le logement ou les services généraux
les programmes et politiques d’emploi encourageant l’emploi et la productivité, particulièrement chez les jeunes, par le biais de l’enseignement et de la formation professionnels, de l’aide à la recherche d’emploi, et des projets de travaux publics à haute intensité de main-d’œuvre(HIMO).
Le régime colonial a mis en place des mécanismes de protection des élites qui assurait la reproduction du système de domination. L’état postcolonial a perpétué ces systèmes qui exclut la plus grande majorité de la population. En marge de ces systèmes, les populations ont développé leurs propres mécanismes traditionnels de réponse aux chocs. Plus tard, les ONG ont appuyé l’émergence d’initiatives plus modernes comme mutuelles de santé. En 2003, la dynamique des mutuelles a amené l’Etat a reconnaitre les Mutuelles comme source alternative de financement de la santé et adopté la loi 2003-14 du 4 juin 2014 pour codifier les modalités de création, d’organisation et de fonctionnement. La promulgation de cette loi n’a cependant pas conduit à une véritable extension de l’assurance maladie et encore moins de la protection sociale en général, qui est restée un service pour les élites.
Ce n’est qu’en 2006 que la première stratégie nationale de protection sociale a été élaborée dans le cadre de la préparation du DSRP 2. Cette stratégie qui devait être mise en œuvre sur la période 2006-2015 a été articulée autour du renforcement du système de sécurité sociale des travailleurs du secteur formel, de l’extension de la protection sociale aux travailleurs du secteur formel, de la protection des groupes vulnérables et de la gestion des risques de catastrophes.
Les principales conclusions des revues de la mise en œuvre sur la période 2006 2012 mettent en évidence :
· de faibles avancées dans la mise en œuvre des actions de la Composante « Amélioration des systèmes formels de protection sociale » dont la plupart porte sur des études de base.
· Un Faible niveau de mise en œuvre des actions retenues dans les différents axes du fait entre autres, de la modicité des allocations budgétaires en particulier pour les groupes vulnérables, de la faiblesse du taux d’exécution budgétaire et de l’absence d’un système commun de ciblage pour tous les programmes de filets sociaux
- pour la composante « Extension de la protection sociale », la réalisation des études et la formulation du «Programme de protection sociale des routiers » et du «Programme de protection sociale des ruraux ».
- pour la composante « Protection sociale des groupes vulnérables », il est noté la formulation et le lancement du Plan SESAME, pour les personnes âgées, la formulation et le début de mise en œuvre du programme de réhabilitation communautaire pour les personnes handicapées après l’adoption de la loi destinée aux personnes vivant avec les handicaps
Avec l’arrivée d’un nouveau régime politique suite aux élections présidentielles de 2012, on note le lancement et la mise en œuvre de quatre grandes innovations majeures : le Programme de Bourses de Sécurité familiale (PNBSF), la Couverture Maladie Universelle (CMU), la carte de l’égalité des chances (CEC) pour les personnes en situation de handicap et la mise en place d’un système commun de ciblage pour tous les programmes de filets sociaux à travers le Registre National Unique (RNU). C’est dans ce contexte et suite à l’adoption du PSE qu’il a été retenu une reformulation de la SNPS avec l’introduction d’un changement important de paradigme de développement qui considère que « la protection sociale est un investissement au même titre que les infrastructures et non plus comme une dépense ».
En effet, il est de plus en plus établi que les investissements en protection sociale contribuent largement à la croissance économique à moyen et long terme par les effets sur la consommation, sur la qualité des ressources humaines et l’incitation à la prise de risques dans les affaires. Il est établi par exemple que la généralisation de l’assurance agricole favorise l'accroissement de l’investissement et du crédit agricole, le développement du marché de l’assurance et contribue ainsi à la modernisation de l’agriculture.
La couverture maladie, les prestations aux familles, la formation, contribue à l'amélioration de la productivité du capital humain, constituant ainsi un levier de la croissance durable.
Enfin, la mise en œuvre des politiques de protection sociale contribue fortement à la paix, la sécurité et le sentiment d’appartenance à la nation est renforcé chez les populations qui reçoivent des transferts de l’Etat.
Par conséquent, la vision à long terme pour la protection sociale déclinée dans ce document est de disposer d’un « Système de Protection Sociale inclusif, solidement ancré dans la culture nationale et garantie par l’Etat à travers des Lois». Cette vision traduit des options politiques, notamment la responsabilité de l’Etat, la participation et la contribution de chaque citoyen au financement de la protection sociale en fonction de ses ressources. Elle introduit également une approche qui considère les services de protection sociale comme un droit et non comme une charité.
Cette option n’est pas neutre car elle diffère de l’option dite libérale basée sur le rôle du marché et la compétition entre assurances privées. Elle se base sur la mutualisation (coopération) et non sur l’individualisation et la compétition.
La stratégie d’intervention retenue par la SNPS est l’agrégation-consolidation des interventions autour d’un minimum de programmes phares centrés sur les risques liés au cycle de vie et une série de mesures d’accompagnement selon une perspective holistique de développement endogène compatible avec les orientations de l’Economie sociale et solidaire (voir le Pr Abdoul Salam Fall dans une précédente contribution dans SenePlus).
Cette SNPS est le fruit d’un processus à la fois technique ayant impliquant plusieurs experts reconnus de la protection sociale mais surtout inclusif et largement participatif avec des groupes de travail thématiques impliquant les services de l’Etat, les organisations des personnes handicapées, des ainés, les mutuelles, les assurances privées etc et des concertations régionales menées par le CONGAD au niveau local. Le gouvernement a approuvé le résultat et est en train de le mettre en œuvre. Il est donc important d’analyser les programmes des candidats à l’aune de cette stratégie nationale en vue d’identifier le niveau d’alignement. L’analyse des programmes des candidats à la présidentielle permet de faire les constats suivants :
En dehors du président sortant dont la SNPS a été adoptée par son gouvernement et inscrit au cœur du PSE, aucun des candidats ne place la Protection sociale au cœur de son offre programmatique.
On ne voit donc pas de vision sur la protection sociale de manière systématique même si certains aspects sont abordés de manière éclatée, notamment sur la santé et l’assistance aux pauvres.
- Ousmane Sonko, Issa Sall et Macky Sall alignés sur la SNPS -
Le candidat Sonko en phase avec le candidat Macky Sall se fixe le but « d’atteindre les objectifs de la stratégie nationale de protection sociale ». Par rapport aux différents objectifs, Sonko se prononce essentiellement sur l’extension de la protection sociale et sur le renforcement du système formel « Nous étendrons les bénéfices du système de protection sociale aux catégories socioprofessionnelles laissées en rade comme les travailleurs des secteurs agricoles, de la pêche et de l’élevage, ainsi qu’aux travailleurs non-salariés et du secteur informel » ;
• Nous réformerons le mode d’administration du système de sécurité sociale en rapprochant l’Institut de Prévoyance Retraite du Sénégal (IPRES) et la Caisse de Sécurité Sociale et en améliorant les méthodes, règles et moyens de recouvrement des cotisations
Enfin, il est aussi en accord avec la SNPS « Nous opérerons un transfert d’impôts et taxes du budget de l’Etat vers le financement de la protection sociale. »
Le candidat Sonko est aussi en phase avec le président sortant car il ne remet pas en cause la pertinence de la CMU mais propose des modalités d’amélioration avec des solutions techniques. Sonko propose «la généralisation de la carte de santé numérisée afin de permettre l’intégration d’un grand nombre de nos compatriotes qui ne bénéficient aujourd’hui d’aucune prise en charge (les professions libérales, les acteurs de l’économie informelle et la plupart des citoyens du monde rural), à travers le développement de nouveaux systèmes mutualistes et de micro-assurance santé basés sur le numérique.
En plus de la couverture maladie universelle, il faudra mobiliser et interconnecter tous les systèmes de prise en charge (les IPM, les mutuelles de santé, les assurances et l’Etat) pour harmoniser les pratiques, garantir le contrôle et lutter contre les fraudes et abus qui nuisent à l’équilibre financier global du système de santé. »
Cette proposition est comparable à celle du président Macky Sall qui propose de son coté « la Carte « KASSUMAY » pour compléter notre système de couverture maladie universelle et le rendre plus efficient. A partir de 2020, je mettrais en place une carte nationale d’assurance maladie : la carte « KASSUMAY » ou « ÇA VA BIEN » en langue Diola. La carte KASSUMAY sera un préalable à toute prise en charge et au conventionnement entre l’Agence CMU et les prestataires, en vue d’une meilleure maîtrise des dépenses et de la lutte contre les abus, grâce à la dématérialisation des fiches de soins. »
« La carte sera également un vecteur de transmission d’informations sur notre système sanitaire. L’Agence CMU dotera tous les bénéficiaires de cartes KASSUMAY. Tous les professionnels de santé seront équipés en clés électroniques de lecture et de mise à jour. Ils auront ainsi accès à l’historique du malade (traçabilité du parcours des soins, médicaments contre-indiqués, aide au diagnostic, amélioration de la pertinence des soins). »
Le candidat Issa Sall a consacré très peu de place à la protection sociale mais n’est pas en contradiction avec la SNPS en mettant le focus sur les objectifs généraux suivants :
Mettre en place un système de mutualisation sanitaire nationale qui sera bénéfique à toutes les couches sociales (CMU ?)
Prendre en considération les besoins des personnes en situation de handicap dans l’élaboration des politiques publiques au niveau national et local.
Encourager une retraite publique – privée d’égale dignité.
- Idrissa Seck et Madické non alignés -
Les candidats Idrissa Seck et Madické Niang ne se positionnent pas par rapport à cette stratégie soit par ignorance, soit par manque d’intérêt, mais développent des orientations opposées à la SNPS en remettant en cause certains programmes phares
Si le candidat Madické reste très évasif et préfère faire d’abord une évaluation, le candidat Idrissa Seck est par contre le seul candidat en porte-à-faux avec les programmes phares de la SNPS en affirmant que « le modèle : bâtir la CMU sur les fonds de mutuelles de santé n’est ni n’innovant, ni efficient. Il faut créer une entité professionnelle ayant pour mission de « restituer une politique de couverture maladie de haute qualité, large et à moindre coût ». Concernant la retraite, il remet en cause le modèle de solidarité actuel de l’IPRES et du FNR (Un système de retraite par répartition) pour proposer ce qu’il appelle le « modèle capitaliste » basée sur le marché. « Remettre en cause le système de retraite actuel pour passer vers un système capitaliste avec comme base la réforme des cotisations de retraite avec les mesures suivantes :
Permettre à l’employé en activité d’utiliser une partie de sa cotisation de retraite pour financer ses études/formation pour espérer être plus productif, acquérir plus de savoir-faire et de diplômes, gagner plus de revenus et cotiser plus conséquemment ;
Permettre à l’employé en activité d’utiliser une partie de sa cotisation de retraite pour payer (ou donner un acompte) l’acquisition d’une maison et investir les fonds de retraite pour fructifier les actifs et permettre aux retraités de gagner plus ;
Proposer un pourcentage de 4 à 5% de la cotisation pour une épouse au foyer et revaloriser l’indemnité de précarité de 7% prévue pour les fins de contrats à durée déterminée (CDD) en l’érigeant en avoir pour le travailleur pour ses indemnités futures de retraite.
En réalité, il s’agit du système par capitalisation. Les actifs constituent une épargne, placée sur les marchés financiers en attendant et dans laquelle ils puiseront le moment venu pour financer leur retraite.
Enfin, à la place de la proposition de la SNPS de mettre en place au niveau de la CSS un «Programme assurance chômage (pertes d’emploi) » avec un fonds d’amorçage de l’Etat dans le cadre du dialogue sociale avec la participation des travailleurs à la gestion, la candidat Idrissa Seck préfère l’option par le marché : « Je vais exhorter les professionnels des assurances et les employeurs en général, à l’instauration au Sénégal d’une police d’assurance chômage pour garantir aux travailleurs ayant perdu leur emploi, à mieux s’armer pour la recherche d’un nouvel emploi ».
En ce qui concerne les transferts monétaires (Bourses de sécurité familiales) le candidat Idrissa Seck déclare que « la nouvelle politique sociale va arrêter le transfert monétaire non conditionnel et non ciblé. Ce transfert monétaire crée un enclos social où les gens restent confinés dans la pauvreté » A la place des bourses de sécurité familiale, il propose de mettre en « place le transfert d’actifs qui peut être des machines pour les tailleurs, du matériel de coiffure pour les coiffeuses, du matériel pour les maçons et les menuisiers. » Il déclare par ailleurs : « je m’engage à mettre en place un programme de réduction de la pauvreté par des projets de développement et des systèmes de transferts monétaires conditionnels ».
La position du candidat Idrissa Seck semble s’inscrire dans la vision des économistes libéraux du « ruissellement ». Le dialogue de sourd entre les deux visions vient du fait que les premiers, considère les transferts comme des mesures d’aide, voire de charité pour lutter contre la pauvreté alors que pour les spécialistes de la protection sociale, il s’agit d’étendre aux plus pauvres les droits de prestations familiales réservées jusque-là aux élites. Dans la logique de protection sociale, les mesures pertinentes de transfert d’actifs proposées par le candidat Idrissa Seck ne sont pas une substitution aux bourses de sécurité familiale, mais un autre volet complémentaire de protection sociale. C’est ce qui est déjà inscrit dans la SNPS avec le programme « filets sociaux productifs et adaptatifs, Résilience et Relèvement » que soutient d’ailleurs la Banque mondiale et dont la mise en œuvre a démarré avec la Délégation à la protection Sociale.
Il faut aussi relever que contrairement à ce qui est écrit, les programmes de bourses de sécurité sont ciblés avec le RNU et sont assortis de conditions rattachées aux transferts afin d’encourager des prises de décision socialement responsables, comme d’investir dans la santé et l’éducation des enfants. Les conditions courantes comprennent notamment des soins périnataux pour les mères, des vaccinations ainsi qu’une surveillance de la croissance des enfants de moins de cinq ans et la scolarisation et l’assiduité des enfants en âge d’être scolarisés.
L’élaboration de la SNPS a été précédée d’une étude de benchmark des expériences de transfert monétaires dans le monde (plus de 65 pays ont des programmes de transfert monétaires)
Il ressort des études qu’en versant un revenu minimum régulier aux ménages, les transferts en espèces peuvent empêcher qu’ils adoptent une consommation dangereuse ou des stratégies négatives d’adaptation. Par exemple, au Nicaragua, en Turquie et dans une trentaine de pays ou des évaluations d’impact ont été réalisées, on a observé que les bénéficiaires du système de transfert d’espèces avaient moins tendance à retirer leurs enfants de l’école ou à cesser de se faire soigner en période de pression économique. De même, au Sénégal, les bénéficiaires du projet NETS de nutrition de l’enfant (projet pilote financé par la Banque mondiale avant les bourses familiales) allouaient la plupart de leurs revenus à l’achat de nourriture, entraînant une hausse du nombre de repas consommés et une réduction des stratégies négatives d’adaptation. Ces impacts ont été aussi observés avec les bénéficiaires des BSF
Les transferts en espèces ont non seulement un impact immédiat sur le pouvoir d’achat des ménages bénéficiaires, mais aussi des effets indirects sur l’économie locale. Au Ghana, les bénéficiaires du programme de Revenu de subsistance contre la pauvreté (LEAP - Livelihood Empowerment Against Poverty) dépensent environ 80% des transferts dans l’économie locale, stimulant ainsi la consommation à l’échelle communautaire. En outre, comme les ménages achètent aussi auprès de commerçants de proximité ou dans les marchés locaux, d’autres communautés profitent de cet apport de revenus
Selon les évaluations du BIT et de la Banque mondiale, les programmes de transferts conditionnels en espèces (TCE) améliorent les résultats en matière de santé, d’éducation et d’économie. Au Mexique, au Nicaragua, en Honduras, au Brésil, en Colombie et au Malawi, les ménages bénéficiaires des programmes TCE du secteur de la santé s’adressent beaucoup plus aux services de santé. Au Mexique, les contrôles de santé ont augmenté de 18% dans les zones concernées.
Au Pérou, les vaccinations d’enfants de moins d’un an ont enregistré une hausse de 30% dès la première année de mise en œuvre. Le nombre de visites prénatales et postnatales dans les postes de santé a augmenté de 65% et le nombre d’accouchements à domicile a diminué. Dans le secteur de l’éducation, les programmes TCE ont permis d’augmenter les taux d’achèvement du cycle de la scolarité au Kenya, de réduire les redoublements au Ghana et de maîtriser l’absentéisme en Afrique du Sud. Quant aux programmes TCE dans le secteur agricole, en Zambie, ils ont stimulé l’investissement dans des intrants agricoles, notamment pour les ménages plus petits, en encourageant le passage à des cultures de valeur plus importante, en augmentant la production commerciale et en étendant le programme à des entreprises non agricoles.
En définitive, les cinq prochaines années seront décisives pour inscrire une option de protection sociale compatible avec la vision de développement que l’on souhaite pour le pays.
Dr Ibrahima Dia est socio-économiste et environnementaliste, expert en sociologie rurale, en développement local, protection sociale, etc. Il a coordonné ou participé à plusieurs missions de formulation et d’évaluation de programmes financées par la Banque Mondiale, le PNUD, la CEDEAO, l’Union Européenne, l’AFD, la FAO, l’UNICEF, l’OIT, au niveau national et africain. Il a également piloté le processus de formulation et de négociation du programme du MCA Sénégal pour 540 millions USD et assuré la gestion de la mise en œuvre pour les deux tiers de la durée du programme.
VIDEO
OUSMANE SONKO FACE A FADEL BARRO Y EN A MARRE WALLU ASKAN WI
EXCLUSIF SENEPLUS #Enjeux2019 - Sa marginalisation actuelle et celle de ses acteurs, les guérisseurs par les pouvoirs publics de certains pays africains est un scandale, vue la dégradation du système sanitaire d'origine occidentale inadapté, coûteux
#Enjeux2019 - Parmi les 5 candidats à l’élection présidentielle, un seul a fait référence à la médecine traditionnelle dans une perspective d’ailleurs très restreinte, en évoquant simplement la loi d’adoption encore paralysée dans le circuit. De manière générale dans leur ensemble, les candidats se focalisent sur l’amélioration du système actuel de santé hérité de la colonisation et totalement inadapté et non performant. Or il ne suffit pas d’insister dans les programmes proposés sur l’importance prioritaire de la santé des populations, mais surtout d’en constater les faiblesses structurelles et de formuler une vision pertinente qui fonde la mise en place d’un système national de santé basée sur la collaboration étroite entre les deux médecines comme l’a recommandé vivement depuis si longtemps l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
- Une politique de santé loin des ambitions -
Le bilan de la politique de santé, malgré des progrès notamment en termes de vaccination, de lutte contre le paludisme, du sida ou encore du cancer du col de l’utérus et des améliorations en termes d’accès gratuit au service de dialyse, ce bilan reste très préoccupant. Ainsi les objectifs stratégiques qui sont : - l’accès aux services par la décentralisation, - la couverture assurance, - la protection des groupes vulnérables ne sont nullement atteints malgré les discours rassurants. Dans son Rapport sur la situation sanitaire du Sénégal (2008), le Dr. Boubacar Sarr déplore l’insuffisance des ressources humaines, la non maîtrise du processus de recrutement, l’insuffisance des mesures incitatives pour fidéliser le personnel, le problème de la maintenance et du renouvellement des équipements. Il constate le « peu de stratégies particulières en matière de santé communautaire », « les grandes disparités régionales, témoin de l’inégal accès aux soins », « les problèmes d’assainissement et d’accès à l’eau potable ». L’auteur ajoute : « l’évaluation récente du système mis en place a révélé entre autres, une faiblesse dans la disponibilité des médicaments avec des problèmes d’accessibilité pour les populations vulnérables ou démunies et sans couverture sociale ».
Il en conclut : « la démocratisation de l’accès aux soins constitue ainsi un défi majeur », malgré le grand programme de la couverture maladie universelle et de l’extension des centres de santé dont il faut évaluer les performances et les contre-performances. C’est là sans doute une des bases de la corruption bureaucratique qui sévit dans cette « médecine inhospitalière », des grèves répétées du personnel de santé et de l’image craintive ou méfiante qu’en ont les populations.
Le rapport plus récent de l’Agence Nationale de la démographie et de la Statistique (ANDS 2015) intitulé Situation économique et sociale du Sénégal, met le doigt sur la plaie que constitue le déséquilibre des services de santé au niveau du territoire national au profit quasi exclusif de Dakar la capitale qui concentre 39% des professionnels de la santé, 65% des médecins, 65% des pédiatres et 77% des pharmacies alors que la carte sanitaire montre que les 5 régions de Kédougou, Kolda, Louga, Saint-Louis, Sédhiou ne disposent d’aucun pédiatre. La région de Kédougou à l’image de la région de Ziguinchor ne dispose d’aucun gynécologue. La première n’a qu’1 seul technicien en odontologie et la seconde compte Zéro (0) chirurgien général. La région la plus vaste du pays, Tambacounda est aussi démunie avec 1 seul aide infirmier, 1 seul pédiatre, 1 seul chirurgien-dentiste et 1 seul pharmacien. Sur les 11 Etablissements Publics de Santé niveau 3 (EPS3) dans le pays, 10 se trouvent à Dakar et 1 à Touba dans la région de Diourbel. Sur les 99 centres de santé la région de Kolda n’en dispose que de 3 et Sédhiou de 5.
C’est ainsi que Le Dr. Sarr soulignait : « Les populations rurales accèdent difficilement aux services de santé spécialisés (Dakar et capitales régionales), en plus du coût de la prise en charge déjà élevée, il faut ajouter les frais liés au déplacement et à l’hébergement ».
L’on se rappelle le film poignant de Moussa Yoro Bathily (1983) Le certificat d’indigence, mettant en scène une pauvre maman venue à l’hôpital amener son enfant malade, mais que le service d’accueil n’a pas voulu prendre en charge car la règlementation exigeait impérativement un certificat d’indigence que seule la mairie de la ville délivrait à ceux qui pouvaient prouver leur…indigence ! Le film raconte le drame et les tribulations de la maman ballotée entre des administrations bureaucratiques et un personnel insensible. Mais on se demande si vraiment pour les populations rurales en particulier, les services dans les hôpitaux de Dakar ont connu réellement un changement.
Sur un autre registre, le Dr. Abdoul Kâne (2013) relatant son expérience de médecin et chef de service dans son ouvrage La vie sur un fil. Nouvelles de mon hôpital. Dakar : éd. L’Harmattan, les hôpitaux publics ont perdu leur âme en faisant de la personne humaine non pas une fin en soi, mais un moyen d’accroître la rentabilité financière. Le rapport officiel de l’ANSD reconnait que « Dakar est un pôle lucratif dans les dépenses de santé ».
Soulignons également que l’Etat du Sénégal depuis plus de 60 ans dépense des milliards de francs au profit des multinationales pharmaceutiques, au détriment de l’économie nationale sans que les objectifs, notamment les OMD ne soient atteints.
L’analyse que nous faisons à l’échelle africaine dans cette contribution indique les enjeux, mais aussi les stratégies opérationnelles nécessaires et impérieuses d’un nouveau système national de santé collaboratif et bénéfique aux populations.
- La santé, un défi majeur -
La santé constitue un défi majeur pour le continent africain. Les statistiques montrent la gravité de cette situation que ce soit pour le sida, le paludisme, la tuberculose ré-émergente, etc. Les conditions de vie liées à la pauvreté grandissante, la dégradation de l'environnement urbain et rural, les facteurs de pression démographique favorisent particulièrement le développement des maladies. La crise du système de santé moderne, de « cette médecine inhospitalière » héritée de la colonisation en matière d'offre et de service, achève ce sombre tableau.
L'Afrique se trouve donc confrontée à la nécessité de rebâtir un système de santé adapté et de valoriser ses patrimoines anciens en médecine, qui pendant des millénaires ont fait non seulement leurs preuves, mais ont également inspiré d'autres peuples et civilisations. Cela d'autant plus pertinemment que ses populations ont recours massivement aux thérapies traditionnelles et aux plantes médicinales dans un contexte où dans bien des pays encore, la médecine traditionnelle et les guérisseurs sont encore frappés de préjugés et de marginalisation de la période coloniale. Des résistances fortes viennent des médecins modernes, ce qui fait dire à Pierre Erny dans sa préface à S. Kalis, (1997 : 10)[1] : « L'intégration des tradipraticiens dans la politique de santé demande certes des formes officielles de médecine moderne, une grande humilité qui ne fait pas forcément partie de leur propre tradition ».
Dans sa préface à l'ouvrage d'Aboyomi Sofowara (1996) [2], le professeur Adjanohoun fait un constat de ce paradoxe et se pose trois questions qui montrent l'enjeu politique de la question : « Plus de 200 000 espèces végétales sur les 300 000 recensées de nos jours sur l'ensemble de notre planète vivent dans les pays tropicaux d'Afrique et d'ailleurs. Parmi les utilisateurs potentiels de ces plantes, la médecine et la pharmacopée traditionnelles viennent en tête avec ceux qui les pratiquent, à savoir 70% des populations du tiers-monde.
Pourquoi, dit-il alors, ces constats, ces chiffres n'ont-ils pas encore frappé les responsables africains ? Pourquoi de grands moyens n'ont-ils pas été débloqués au plan régional et international pour développer ces sciences qui contrôlent la vie des hommes dans ce monde tropical qui regorge de ressources de tous genres pour l'ensemble de l'humanité ? Pourquoi l'exemple de la Chine ou de l'Inde, qui ont valorisé leur médecine et leur pharmacopée traditionnelles par l'enseignement et la recherche scientifique n'est-il pas suivi amplement en Afrique ou les grandes endémies menacent puissamment ? ».
- La crise du système de santé en Afrique -
Dans son Rapport sur le Développement dans le monde 1993. Investir dans la santé, (1993: 3)[3] la Banque mondiale constatait l'aggravation de la crise des systèmes de santé dans le tiers monde, particulièrement en Afrique. Il y est écrit : « Il se pose, à propos des systèmes de santé, de gros problèmes qui, s'ils ne sont résolus, ralentiront la marche du progrès vers la réduction de la charge de mortalité prématurée et d'invalidité et contrarieront les efforts déployés pour relever les nouveaux défis lancés contre la santé et répondre aux menaces des maladies d'apparition récente ». Les différents éléments de cette crise sont :
• La mauvaise allocation des ressources. D'énormes dépenses sont faites à faible coût efficacité ;
• L'iniquité du système car les pauvres n'ont pas accès aux services de santé de base et les soins qu'ils reçoivent sont de piètre qualité ;
• L'inefficacité du système avec les gaspillages de fonds par l'achat de produits pharmaceutiques. En plus, il existe une mal organisation du déploiement et de l'encadrement des agents de santé ;
• L'inefficacité des services de santé dans le domaine des soins du fait de la bureaucratie, de la corruption et de la démotivation ;
• L'explosion des coûts : Dans beaucoup de pays, les dépenses de santé augmentent beaucoup plus que les revenus ;
Les différents Programmes d'Ajustement Structurel et la dévaluation appliquée dans plusieurs pays africains ont également joué, ces dernières années dans l'aggravation de la crise des systèmes de santé. Les conséquences négatives de ses PAS ont été au niveau de l'offre de santé, la détérioration de l'encadrement sanitaire avec le gel de la formation et du recrutement du personnel de santé publique, la stagnation de la qualité des prestations, le mauvais fonctionnement et l'inaccessibilité des services pour les populations, la prolifération des « pharmacies de rue » et le recours dangereux à l'automédication.
Toutes ces carences se trouvent aggravées par une orientation surtout curative du système de santé. Or, il y a longtemps déjà, Ivan Illich (1975 : 24)[4] notait :
« L'analyse des tendances de la mortalité montre que l'environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l'état de santé global de toute la population. Ce sont l'alimentation, les conditions de logement, de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser les populations, qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l'état de santé des adultes et de l'âge auquel ils ont tendance à mourir ».
Cette orientation curative du système de santé montre également une autre limite de la médecine occidentale, malgré ses succès face aux grandes endémies en Afrique. En effet ses moyens et ses méthodes sont inadaptés et inopérants face à la pathologie africaine. La notion de santé ne se limite pas à l'absence de troubles morbides, mais embrasse de multiples paramètres en relation avec l'insertion de l'individu dans son milieu. En Afrique, la maladie se définit dans un contexte collectif ; le corps aussi bien que l'esprit viennent s'intégrer dans la composition de toute maladie et celle-ci se maintient dans le domaine social. « En Afrique, écrit Nadia Novell (1995 :9)[5], le corps humain dépend et est intimement lié à l'existence cosmologique des divinités et des ancêtres qui en assurent par leur bienveillance et par leur persuasion, longévité, prospérité et bonne santé. La présence physique des individus est aussi inséparable de sa réalité spirituelle. Le corps et l'esprit ne se distinguent pas sauf dans des cas exceptionnels. Alors que la médecine occidentale considère la maladie de manière trop somatique et restrictive, « la médecine traditionnelle africaine, elle, considère l'homme comme une totalité, un microcosme de l'univers, « une intégralité physique et supranaturelle ». (Sofowara1996 :161)[6].
En outre, la maladie est rarement perçue comme un problème individuel, mais une responsabilité partagée par les membres du groupe résidentiel ou lignager, comme en témoignent d'ailleurs les rituels de guérison au cours desquels la cérémonie engage la participation de la communauté. Dans une telle dimension, « le remède, comme tout outil humain n'est pas tout simplement humain. C'est un précipité de valeur », (Ki Zerbo 1977:16)[7]. Kalis (1997 : 11)[8] l’explicite ainsi : «Le médicament n'est pas souvent un remède en lui-même, mais le devient en fonction de la personne qui l'administre et du contexte global des représentations culturelles ».
- Un nouveau système national de santé -
On assiste aujourd'hui dans le monde à un intérêt croissant pour la médecine traditionnelle. La Chine et l'Inde sont particulièrement en vedette. L'Afrique a beaucoup à faire comparativement. Les effets de la crise économique mondiale sur les populations africaines en termes de faiblesse de pouvoir d'achat, les défaillances du système de santé occidental, recommandent l'intégration de la médecine dans les systèmes nationaux de santé. L'extrême majorité de la population africaine a recours à la médecine traditionnelle, 85% selon les statistiques de l'OMS. A Dakar, la capitale du Sénégal, une étude sur l'importance économique des quinze plantes médicinales les plus vendues au Sénégal (Dakar : Enda 2004)[9] montre une forte consommation de plantes médicinales par les populations. Les recettes réalisées par une quinzaine d'herboristes durant une année et demi, et sur quinze plantes médicinales seulement vendues sous forme de poudre, racines, écorces, feuilles, s'élèvent à 57 707 420 FCFA ; cela représentant plusieurs tonnes. La tendance est, même pour les habitants des pays industrialisés, à se tourner de plus en plus vers la nature pour les soins de santé.
Les organisations internationales ont joué un rôle très important dans la réhabilitation de la médecine traditionnelle et la valorisation des plantes médicinales africaines. Sous l'impulsion de l'ex OUA, actuelle Union Africaine, de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), du Conseil Africain et Malgache de l'Enseignement Supérieur (CAMES), la nécessité de la promotion et du développement de la médecine et de la pharmacopée africaines est posée et entreprise comme une urgence. Ainsi des collaborations entre les services de santé publique et les guérisseurs traditionnels ont commencé dans certains pays africains où elles arrivent à s'établir jusqu'au niveau universitaire. Tandis que dans de nombreuses autres, la médecine traditionnelle n'est pas encore légalisée ou reste marginalisée, malgré la crise patente du système sanitaire hérité de la colonisation.
- Principes et stratégie de la collaboration -
Il demeure cependant que la collaboration suppose un préalable, celui de la préservation de l'intégrité des guérisseurs. En effet, souligne Pierre Erny (Préface S. Kalis, 1997 : 11),[10]: « si l'intégrité des guérisseurs peut être préservée, leur assistance et leur simple présence pourraient contribuer à offrir aux patients un accès plus libre à des soins plus divers ». L’intégrité des guérisseurs doit être préservée par la protection du droit de leur propriété intellectuelle et par la considération qu'au-delà de l'usage des plantes dont l'efficacité peut être scientifiquement démontrée, leur rituels thérapeutiques et leurs pratiques religieuses sont à tenir compte car elles assurent de manière fondamentale le bien-être physique et psychique et participent à part entière au système thérapeutique africain.
C'est pourquoi, poursuit Pierre Erny, à propos d'un système de santé africain performant, « qu'une synergie ne peut s'établir que si les deux parties acceptent de collaborer à égalité et de reconnaître mutuellement leurs champ de compétences spécifiques ». « Dans le cas où cela s'est réalisé, et les expériences ne manquent pas, on a pu constater des résultats parfois étonnants. Le guérisseur est un homme du milieu qui a une connaissance particulièrement aiguë des ressorts psychologiques, relationnels et symboliques de son milieu ; il a accès non seulement à la face visible des choses, mais aussi à leur face cachée. Il a donc entre ses mains des atouts que la médecine moderne ignore ».
C'est ainsi que J. Ki Zerbo (1997 : 17)[11] définit alors les principes de la stratégie à mettre en place : « Les deux piliers de la stratégie sanitaire devraient être la communauté des hommes et les ressources du milieu ambiant ». Et ajoute-t-il, en termes de mission scientifique : « il appartient aux savants africains en particulier, d'élargir la notion de remède et de thérapie en vue de l'intégrer à un nouvel humanisme africain. C'est pourquoi nous attachons tant de prix au caractère interdisciplinaire de cette quête scientifique et de son enracinement auprès de savants traditionnels ».
- Les deux piliers ou marcher sur ses deux jambes -
Il se pose le problème important : sous quelle forme et selon quelles modalités la collaboration peut s'établir durablement en produisant les effets escomptés ? Sofowara (1996: 163)[12] décrit ainsi les deux possibilités d'organiser le système de santé : soit, « l'intégration des deux systèmes dans les services de santé officiellement reconnus et la formation des praticiens de la santé avec des connaissances des deux systèmes de médecine », soit « la pratique parallèle des deux systèmes et la formation indépendante de leurs praticiens dans des institutions reconnues à tous les niveaux ». Cependant l'auteur penche pour la création d'un système de « reconnaissance réciproque où les deux médecines existent de manière autonome avec des passerelles comme c'est déjà le cas en Inde et dans certains pays africains, en Tanzanie par exemple ». Mais cela suppose un certain nombre de préalables pour être opérationnel, à savoir :
• La légalisation de la médecine traditionnelle qui est l'engagement gouvernemental effectif qui neutralise les préjugés et modifie les comportements qui ont cours au niveau d'acteurs et d'institutions de la médecine moderne ;
• La reconnaissance de l'incompatibilité théorique entre les deux systèmes sur la conception de l'homme et sur certaines méthodes thérapeutiques en découlant ;
Un code de déontologie portant sur les lois et règlements qui assurent : la régularisation des méthodes et des pratiques traditionnelles, la mise en application de procédures disciplinaires et la normalisation des spécialités.
C'est seulement dans ces conditions que la mise en place de structures de politique, de conseils, de formation et de recherche pourra agir en s'ouvrant naturellement à une coopération régionale africaine et un partenariat avec les pays du sud, l'Inde et la Chine, en particulier.
On peut donc dire qu'un système de santé opérationnel et performant implique les conditions de « reconnaissance réciproque » et l'engagement responsable des acteurs que sont les pouvoirs publics, les institutions universitaires et de recherche, les ONG, les associations de guérisseurs eux-mêmes et, bien entendu les industriels africains. Ces derniers doivent en effet investir dans le domaine de la production et la commercialisation de tous les produits à base de plantes et participer à l'effort collectif de préservation de la biodiversité par la création à grande échelle et la multiplication de jardins de plantes médicinales.
En définitive, la médecine traditionnelle a des fondements historiques et philosophiques profondes qui font de l'homme la valeur suprême et de la thérapie un acte intrinsèque de solidarité. C'est la raison fondamentale du recours massif des populations africaines à elle. Sa marginalisation actuelle et celle de ses acteurs, les guérisseurs par les pouvoirs publics de certains pays africains est un scandale, vue la dégradation du système sanitaire d'origine occidentale inadapté, coûteux, inefficace face à la demande croissante de soins de santé.[13]
Voilà pourquoi la mise en place d'un nouveau système national de santé qui établisse, sur la base d'un respect mutuel, des passerelles entre les deux médecines et un partenariat entre ses différents acteurs, est devenue un enjeu stratégique de la santé en Afrique et du développement réel du continent.
Youssoupha Mbargane Guissé est Docteur en philosophie et Docteur D’état en sociologie. Outre ses nombreux travaux en philosophie, il s'est intéressé à l'étude du changement social au Sénégal, au contexte de la mondialisation et aux constructions identitaires qui travaillent la société sénégalaise dans ses différentes composantes. Il a fait toute sa carrière à l'IFAN Cheikh Anta Diop avec des fonctions de chef du laboratoire des études sociales et de chef du Département des Sciences humaines et sociales. Youssoupha Mbargane Guissé est actuellement chercheur à L'Institut Panafricain de Stratégies à Dakar.
Eléments bibliographiques cités
BANQUE MONDIALE (1993). Rapport sur le développement dans le monde. Investir dans la santé .New York.
ILLICH, 1(1975).Némésis médicale. L'expropriation de la santé. Paris : éd. du Seuil
LOVELL, N (1995). Pluralisme thérapeutique et stratégie de santé chez les Evhé du sud-est du Togo. Paris : éd Ceped, dossier n°33.
KALIS, S (1997). Médecine traditionnelle, Religion et Divination chez les Sereer Siin du Sénégal. La connaissance de la nuit. Paris: éd. L'Harmattan.
SOFOWORA, A (1996). Plantes médicinales et médecine traditionnelle d’Afrique. Paris : éd. Karthala.
KI ZERBO, J (1977).Allocution du Secrétaire Général. Rapport du CAMES. Ouagadougou, Burkina Faso.
De Sardan, O. et Jaffré, Y. (2003) (dir.). Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations entre soignants et soignés dans 5capitales d'Afrique de l'ouest. Paris: éd. APAD/Karthala.
[1] Simone Kalis (1990). Médecine traditionnelle, Religion, Divination chez les Sereer-Siin du Sénégal. La connaissance de la nuit. Paris : éd. L'Harmattan, p 10.
[2] Adjanohoun, Préface à Aboyomi Sofowara (1996). Plantes médicinales et médecine traditionnelle en Afrique. Paris: éd. Karthala.
[3] Banque mondiale (1993). Rapport sur le développement dans le monde. Investir dans la santé .New York .
[4] Ivan Illich (1975). Némésis médicale. L'expropriation de la santé. Paris: éd du Seuil, p 24.
[5] Nadia Lovell (1995). Pluralisme thérapeutique et stratégie de santé chez les Evhé du sud-est du Togo. Paris : Dossier du Ceped n° 33.
[13] Olivier de Sardan et Yannick Jaffré (2003) (dir.). Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations entre soignants et soignés dans 5capitales d'Afrique de l'ouest. Paris: éd. APAD/Karthala.
PAR LAUREN SEIBERT
MULTIPLE PHOTOS
FAIRE DU SORT DES TALIBÉS, UNE PRIORITÉ
EXCLUSIF SENEPLUS #Enjeux2019 - Il est crucial que le projet de loi sur le statut des daaras soit adopté, et que les candidats élaborent des propositions claires sur la manière dont ils comptent instaurer de vrais changements pour les Talibés
#Enjeux2019 - L’enfant était étendu dans la rue. Il sanglotait en se tenant la jambe, qui semblait fracturée. Il venait d’être percuté par une moto. C’était le 13 janvier dernier, à Louga, au Sénégal. Mais il ne s'agissait pas d'un simple accident. Cet enfant était l'un des plus de 100 000 talibés du Sénégal, qui sont obligés par leurs maîtres coraniques à sortir mendier chaque matin dans la rue.
Après que ce talibé eut été emmené à l'hôpital, je me suis lancée à la recherche de son maître coranique, avec mon partenaire de recherche de la Plateforme pour la Promotion et la Protection des Droits Humains (PPDH), une coalition sénégalaise de défense des droits humains. Pendant que ses vingt talibés mendiaient dans les rues, le maître faisait la sieste. Un autre talibé de la même école coranique (daara), où les enfants sont confiés en pension, nous a dit que les garçons avaient pour obligation de rapporter 250 francs CFA chaque jour. Ce n'est pas une éducation, c’est de l'exploitation, assortie de maltraitance – l'enfant qui nous a menés au daara avait une blessure infectée, non traitée, à une main.
À l'approche de l'élection présidentielle au Sénégal, les candidats devraient garder à l'esprit le fait que les enfants talibés souffrent et meurent – que ce soit dans les rues ou dans leurs daaras, qui ne sont toujours pas règlementés, et où beaucoup d'entre eux sont forcés de mendier et subissent des sévices. Les candidats et leurs partis politiques devraient indiquer clairement leur position sur cette question.
- Situation alarmante –
Non seulement des dizaines de milliers de talibés au Sénégal sont forcés à mendier quotidiennement de la nourriture ou de l'argent, ce qui les expose aux dangers de la rue, mais ils subissent en outre des sévices physiques. Dans un rapport qui sera publié prochainement, la PPDH et Human Rights Watch exposeront en détail de nombreux cas dans lesquels des talibés ont été battus, enchaînés ou victimes d'abus sexuels dans des daaras, ainsi que des décès de plusieurs talibés causés par les sévices ou la maltraitance en 2018.
Le lendemain de l'accident de Louga, nous avons rencontré à Saint-Louis un homme qui avait été témoin de la mort d'un talibé en décembre. « Une voiture lui a roulé dessus », a-t-il dit. « Pendant trois jours après avoir assisté à cela, je n'ai pas pu dormir. » Quand il a retrouvé le daara de la victime, le frère de cet enfant – lui-même talibé – lui a dit que le maître coranique exigeait que les enfants lui rapportent 250 francs CFA chaque jour.
Au cours des dernières années, j'ai visité de nombreux daaras où les enfants vivent dans des conditions épouvantables, j'ai eu des entretiens avec des dizaines de victimes de sévices et j'ai vu des centaines de talibés – pieds nus, sales, mal nourris ou malades – mendier dans plusieurs régions du Sénégal. J'ai rencontré de nombreux talibés avec des cicatrices ou des blessures sanguinolentes, qui affirmaient avoir été battus pour n'avoir pas rapporté assez d'argent à leur maître.
Les activistes sénégalais dénoncent de plus en plus ces abus, mais le sort des talibés demeure dans l’angle mort du gouvernement, dont les actions pour remédier à cette situation sont restées limitées. L'Assemblée nationale n'a toujours pas adopté le projet de loi portant statut des daaras. Les autorités agissent rarement pour fermer les daaras qui ne sont pas aux normes en matière de santé et de sécurité. Le programme du gouvernement visant à « retirer les enfants de la rue » a eu un impact minime : environ 300 enfants ont été retirés des rues de Dakar en 2018, mais cette mesure n'a été accompagnée d'aucune enquête ou poursuite en justice.
Les arrestations et les poursuites à l'encontre de maîtres coraniques pour abus ou exploitation d'enfants ont augmenté à l'échelle nationale, mais certains magistrats continuent soit d'abandonner les poursuites, soit de minimiser les chefs d'accusation, et souvent la police s'abstient d'enquêter. Lorsque j'ai évoqué l'incident de Louga avec la police locale et demandé si une enquête avait été ouverte, l'agent de police s'est montré irrité. « Si la victime ne saisit pas la police, ce n'est pas de notre responsabilité », a-t-il dit.
Une large part des tâches du gouvernement en matière de protection des enfants en situation d’urgence est laissée aux services de l’Action éducative et de la protection sociale en milieu ouvert (AEMO), qui sont rattachés au ministère de la Justice, et qui manquent de ressources et de personnel pour s'acquitter de leur mandat. La plupart de leurs bureaux ne comptent que trois ou quatre personnes et certains n'ont pas de véhicule. Certaines régions – comme celles de Diourbel et Louga – ne disposent pas de centres d’accueil gérés par le gouvernement pour héberger les enfants fugueurs ou les victimes d'abus.
- Prendre des mesures urgentes -
Compte tenu de l’ampleur du problème, il est crucial que l'Assemblée nationale adopte le projet de loi sur le statut des daaras, et que les candidats à l'élection présidentielle élaborent des propositions claires concernant la manière dont ils comptent instaurer de vrais changements pour les talibés. Comme Mamadou Wane, président de la PPDH, l'a récemment écrit, « la grande absente dans l’agenda de ces prétendants à la charge suprême de gouvernance de notre pays (...) est la question de la mendicité et la maltraitance des enfants. » Les citoyens sénégalais devraient insister pour leur faire prendre des engagements spécifiques.
Une fois élu, le nouveau gouvernement devrait agir pour accroître les ressources et le personnel affectés aux services de protection de l'enfance, fermer les daaras où la santé et la sécurité des enfants sont en danger, et faire rendre des comptes à tous les maîtres coraniques ou parents qui exposent des talibés à des dangers ou à des risques d'abus ou d'exploitation.
Des milliers de talibés risquent leur vie chaque jour dans les rues et dans des daaras abusifs. Leur situation mérite l'attention tant à l'approche de l'élection présidentielle qu'après. Combien d'enfants doivent mourir ou continuer de souffrir avant que les autorités se décident à agir ?
Lauren Seibert est chercheuse adjointe auprès de la division Afrique de Human Rights Watch (HRW). Depuis 2016, elle a mené des recherches de HRW sur la situation des enfants talibés au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. De 2013 à 2015, elle était une volontaire du Corps de la Paix à Kolda, Sénégal. Une localité où elle a souvent travaillé avec les daaras locaux, en organisant des projets de santé, et avec la communauté, sur des activités de sensibilisation concernant les droits des enfants talibés.
PAR NAFISSA DRAMÉ DIA DIOP
NE PLUS AVOIR À CHOISIR ENTRE LA PRÉSERVATION DE SA SANTÉ FINANCIÈRE ET CELLE DE SON ENFANT
Comble de l’ironie : pendant que dans certains pays les papas se sentent discriminés par les dispositions encadrant le congé maternel, au Sénégal, le congé de maternité est agité comme un épouvantail devant les femmes actives
Novembre 2007, à peine un mois après avoir donné naissance par césarienne à ma deuxième fille, me voilà assise en pleine séance de prise de service au Cabinet du Ministre en charge du Commerce à côté de mes camarades Commissaires aux Enquêtes économiques. À ma question de savoir si je pourrai bénéficier d’un mois supplémentaire au titre des congés de maternité, il me fut répondu, avec le sourire, que ma prise de service étant postérieure à mon accouchement, il n’en était pas question. Et c’est ainsi que j’entrais pour de bon cette fois dans le monde professionnel au Sénégal, sans avoir bien récupéré, laissant avec déchirement derrière moi une princesse d’à peine 4 semaines, 8 heures par jour, pendant lesquelles je m’évertuais à effectuer correctement mon travail.
Il ne s’agit là nullement d’un cas isolé. Dans son livre Le Sénégal au cœur[1], c’est le président Macky Sall lui-même qui raconte :
« Notre premier enfant naquit alors qu’elle était étudiante. Un jour, afin de pouvoir aller en cours, elle avait confié notre fils à l’épouse de notre ami, le regretté Ousmane Masseck Ndiaye. C’est d’ailleurs le nom de cette dame que nous avons donné à notre fille. Installé chez nos amis, notre petit garçon n’arrêtait pas de pleurer. La dame, inquiète, et ne sachant quoi faire, finit par m’appeler. J’étais à mon bureau : elle m’explique qu’il refuse de s’alimenter et de prendre le biberon. Très inquiet, je me rends chez elle. Effectivement, il continuait de pleurer, je l’ai pris avec moi et nous nous sommes rendus à la Fac où étudiait ma femme. Nous avons fait irruption en plein cours. Je lui explique ce qui se passe. Elle a pris le bébé et elle lui a donné le sein : il s’est calmé aussitôt. Je lui ai dit : «On rentre à la maison.» Ce fut son dernier cours : «Maintenant, je vais m’occuper de mon fils», avait-elle dit. Son mérite est d’autant plus grand qu’elle avait choisi de mettre un terme à une formation au bout de laquelle elle serait devenue ingénieure, comme son mari, et aurait exercé un métier dans lequel elle aurait sûrement brillé. »
Les faits parlent d’eux-mêmes. Plusieurs femmes renoncent ainsi pour de bon à une carrière professionnelle, par défaut d’accommodement adéquat à la naissance de leur enfant. Tant de femmes renoncent à leurs activités professionnelles faute de cadre légal leur permettant de rester suffisamment longtemps auprès de leur enfant.
Et l’on voudrait nous faire croire aujourd’hui, que la proposition visionnaire du président Ousmane Sonko dans son programme de politique économique et sociale, Jotna[2], porterait atteinte à l’épanouissement professionnel des femmes !
Bien au contraire, cette proposition est gage d’épanouissement socioprofessionnel, et devrait permettre d’éviter à l’avenir qu’une femme soit déchirée entre la préservation de sa santé financière et celle de son nouveau-né.
Plusieurs raisons militent en faveur de l’introduction d’une telle mesure au Sénégal, bien entendu après concertation avec autant de parties prenantes que nécessaire.
D’un point de vue économique, si dans le court terme une telle mesure contribuerait à prolonger la période qu’une nouvelle mère passe hors du marché du travail, dans le long terme, elle concourt à une participation accrue des femmes à la population active, ce qui, à son tour, augmentera le revenu national.
Il est inutile de revenir sur les bénéfices de l’allaitement exclusif et son effet sur la santé du bébé et la baisse de la mortalité infantile, de sorte que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), a fait la Recommandation (no 191) sur la protection de la maternité, 2000[3], laquelle indique que « les membres devraient s'efforcer de porter la durée du congé de maternité visé à l'article 4 de la convention à dix-huit semaines au moins ».
Par ailleurs, Un article de 2014 publié dans le Journal de la santé, de la politique, des politiques et du droit a révélé que plus le congé maternité s’allonge (jusqu’à six mois), moins il y a de risque de souffrir de dépression post-partum[4]. A la reprise, la femme devient également beaucoup plus productive et performante.
Il est très réducteur de penser que l’employeur n’aura que des charges supplémentaires à supporter. En effet, le respect de ce droit au bénéfice de ses employées lui assure un taux d’attraction et de rétention plus élevé de leurs talentueuses employées. Lorsque Google, Accenture et Aetna ont augmenté leurs politiques de congés payés au cours des dernières années, le nombre d’employées qui ont cessé de travailler après avoir eu un enfant a considérablement diminué[5].
Il suffira juste que l’entreprise mette en place une bonne politique de ressources humaines, en mettant par exemple en place des conventions avec certains instituts de formation afin de pouvoir accueillir des stagiaires au besoin pour renforcer ses effectifs durant ces congés de maternité. Cela permet en même temps à plusieurs chercheurs d’emplois d’acquérir la fameuse expérience professionnelle, et à l’employeur d’avoir un bassin de talents pour des recrutements futurs. Les multiples affectations temporaires qui pourront survenir au sein de l’entreprise seront autant d’occasion pour le personnel d’être exposé à des dossiers plus variés et d’acquérir également de l’expérience.
Selon les Résultats de l'Enquête nationale sur l’Emploi au Sénégal Deuxième trimestre 2017, menée par l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), « au deuxième trimestre 2017, 39,7% de la population en emploi avait un emploi salarié, avec 46,6% des hommes ayant un emploi salarié contre 30,5% de femmes »[6]. Malgré l’écart constaté, ces chiffres démontrent à souhait qu’il est impossible pour l’employeur sénégalais de se passer de la main d’œuvre féminine.
La discrimination à l’emploi fondée sur le genre est une réalité qui n’est ni de près ni de loin inhérente à l’existence d’une législation sur un prolongement du congé de maternité.
En effet, à travers le monde et à travers les siècles, plusieurs femmes ont subi et continuent de subir la discrimination du fait de leur simple statut de femmes et en subissent les contrecoups aussi bien durant leur grossesse qu’au retour d’un court congé de maternité.
Dans tous les cas, rien que la peur de prendre ce congé par crainte de discrimination représente une première forme de violence. Le refus de procréer pour les mêmes raisons représente une rupture d’équité de genre. Enfin, le fait de perdre ses conditions antérieures d’emploi au retour d’un congé représente également une discrimination fondée sur le genre.
Par conséquent, le problème semble beaucoup moins superficiel que ce faux débat ne veut bien le faire croire. La discrimination fondée sur le genre existe dès la naissance et est toujours un défi global devant être relevé , indifféremment de l’adoption ou non d’une telle mesure, en ce sens qu’elle entraine dans le milieu de l’emploi une énorme perte de main-d'œuvre.
La mesure proposée par le président Ousmane Sonko ne devra nullement être vue comme un facteur de discrimination supplémentaire, mais au contraire, comme un moyen additionnel de réalisation de l’égalité des sexes en milieu professionnel.
Pour préserver leur droit à un travail équitable, les femmes ne doivent nullement être amenées à renoncer à leur merveilleux droit naturel à la maternité.
Il n’est pas étonnant que pour contourner toute velléité de discrimination des femmes suite à la promulgation d’une telle loi, certains pays offrent une possibilité similaire aux papas, par le système du congé parental, de sorte que recruter un homme ou une femme ne fasse aucune différence en ce qui concerne ce sujet.
[1] Sall Macky, Le Sénégal au cœur, Cherche Midi, 2019, 176 p.
En visite au Sénégal en mars 2018, le président turc Recep Erdogan n’a pu cacher sa surprise en serrant les mains des ministres sénégalais, tous venus l’accueillir à l’aéroport. « Vous avez beaucoup d’enfants ! », lance-t-il au président Macky Sall, qui vient de lui avouer, non sans-gêne, le nombre de membres du gouvernement. Trente-neuf au total ! Et c’est sans compter le ministre du suivi du Plan Sénégal Emergent (PSE), les trois ministres sans portefeuille et… les trente-neuf ministres conseillers. En refaisant donc les calculs, pas moins de quatre-vingt-deux ministres pour une population d’un peu plus de quinze millions d’habitants !
Pourtant, le mandat du chef de l’Etat avait débuté plus modestement en 2012. Vingt-cinq ministres. Comme promis dans son programme électoral. Mais la bonne gouvernance n’aura duré que six mois.
Parce qu’à gouvernement conséquent, budget conséquent. Plus de 1 400 milliards de francs CFA (plus de 2 milliards d’euros) ont été votés en décembre 2018 pour la loi des finances 2019. Et ce, rien que pour la présidence, la primature et les trente-cinq ministères – les quatre autres étant des ministres délégués. Ce budget a triplé en sept ans, preuve de l’oubli de la promesse électorale. « Abdoulaye Wade avait multiplié les agences de développement budgétivores. Macky Sall, lui, le nombre de ministres et de fonds secrets, qu’on appelle communément caisse noire », regrette Jacques Habib Sy, président de l’ONG Aid Transparency.
Des magistrats sous pression
Dans son programme Yoonu Yokkute (« la voix du progrès » en wolof) que Macky Sall présentait aux Sénégalais en 2011, celui qui n’était alors que candidat accordait aussi une place de choix à l’indépendance de la justice. « Mis sous tutelle du pouvoir exécutif, instrumentalisé par ce dernier et insuffisamment doté en ressources humaines et matérielles, le pouvoir judiciaire n’est pas toujours en mesure d’assurer pleinement ses missions avec impartialité et indépendance », pouvait-on lire dans le document de campagne de 2012 où le chef de l’Etat s’engageait à « renforcer l’indépendance du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) par sa composition, son organisation et par son fonctionnement ».
Sept ans plus tard, le ministre de la justice, Ismaïla Madior, a signé ce 19 février, en émettant des réserves, le mémorandum pour l’indépendance de la justice présenté par la Plateforme de la société civile pour l’indépendance de la justice (Pacij). Tous les autres candidats à la présidentielle, eux, avaient sans réserve signé ce texte proposant de supprimer la présence de l’exécutif et du ministre de la justice au sein du CSM. Le garde des sceaux a, lui, suggéré un recul mesuré du président, mais pas un retrait.
Cette réorganisation du Conseil supérieur de la magistrature n’est pas le seul dossier en attente. Les réformes judiciaires, proposées par l’Union des magistrats du Sénégal (UMS) en 2017, tarde aussi à être effectives. « Les magistrats, quand ils jugent, même s’ils sont indépendants, subissent une pression telle que certains peuvent prendre des décisions qui plairaient à l’exécutif. Pour mettre fin à tout cela, il faut une réforme de la justice », expliquait le président de l’UMS, dans les colonnes de Sud Quotidien, le 7 janvier.
Accusé d’avoir créé une justice sélective
Selon le journaliste judiciaire Pape Ndiaye, c’est la justice sénégalaise dans son ensemble qui a connu un recul sous le premier mandat de Macky Sall. « La Constitution a été tripatouillée plus de dix fois, une tradition qui date de Senghor et dont Abdoulaye Wade a aussi largement usé, avec quinze révisions au total. Côté loi électorale, on ne compte pas moins de dix-huit modifications. Et enfin, il y a eu vingt-cinq plaintes contre le Sénégal devant les juridictions internationales »,précise-t-il. La majorité d’entre elles concernent l’affaire Karim Wade, le fils de l’ancien chef de l’Etat.
Macky Sall est d’abord accusé d’avoir créé une justice sélective, qui écarterait ses adversaires politiques. Les cas de Karim Wade et de l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, condamnés pour détournement de deniers publics, sont emblématiques de cette critique. Lors de son arrestation en mars 2017, Moustapha Diakhaté, alors président du groupe parlementaire Benno Bokk Yaakaar, la coalition au pouvoir, déclarait dans un entretien au média en ligne Seneplus que « toute gestion épinglée par l’IGE [Inspection générale de L’Etat] sera traitée par les canaux prévus par la République (…). Même pour les rapports de l’Ofnac [Office national de lutte contre la fraude et la corruption]. Toutes les personnes qui ont été incriminées seront entendues et s’il doit y avoir des sanctions, elles seront sanctionnées ».
L’opposition réclame l’application de cette mesure, notamment pour l’affaire du directeur du Centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD). En effet, dans le rapport de l’Ofnac de 2014-2015, le responsable du COUD et responsable APR (Alliance pour la République) à Ndioum, Cheikh Oumar Hanne, est accusé de « détournement de deniers publics » et exerce toujours ses fonctions. Le groupe La Poste est aussi cité dans ce même « rapport d’enquête qui a été transmis à l’autorité judiciaire pour que les poursuites soient engagées ». La création de l’Ofnac, en 2012, à l’initiative du président Macky Sall, pour répondre à la forte demande de transparence, avait pourtant été saluée comme une belle avancée.
Pour une refonte des institutions
Reste que ce tableau du monde judiciaire cache des progrès notoires, comme la révolution de plusieurs codes de droit. Ainsi, le chroniqueur judiciaire constate que 97 lois ont été votées entre 2012 et 2019 pour réformer les codes pénal, forestier, minier et celui de la justice militaire. S’y ajoutent la réforme de la magistrature et l’installation du tribunal de commerce en 2018 pour un règlement des conflits par la médiation. D’autre part, l’avènement des tribunaux d’instance et de grande instance, mais également l’institution des chambres criminelles en lieu et place des cours d’assises, a redessiné le paysage, comme la réforme sur le code de procédure pénale qui répond désormais à la vieille revendication des avocats d’assister leur client dès interpellation.
Une justice aux ordres pour certains, un législatif docile pour d’autres. « Sous Wade, il y avait des débats houleux à l’Assemblée, sous Macky, elle exécute », déplore Mame Less Camara, journaliste, pour qui « sous ce régime, il y a eu un recul systématique de chacun des trois corps de la démocratie, à savoir l’exécutif, le législatif et le judiciaire ».
Souvent donnée en exemple en Afrique, la démocratie sénégalaise serait-elle en danger ? « Ce pays n’a rien d’une exception démocratique. C’est une fausse impression des gens de passage », estime Jacques Habib Sy, d’Aid Transparency. Pour autant, le régime de Macky Sall ne serait pas une exception et les problèmes seraient plus structurels, liés aux institutions, qui ressemblent à celles qu’avait la France sous la IVe République. Des assises ont d’ailleurs été organisées pour une refonte des institutions, sans avoir donné pour l’heure de résultat.
PAR L'ÉDITORIALISTE DE SENPLUS, BACARY DOMINGO MANÉ
ILS SONT TOUS PRÉSIDENT !
EXCLUSIF SENEPLUS - Ils ont pris le risque de «titiller» le destin, à eux d’assumer maintenant la tragédie de l’acte joué - Lundi, il fera jour pour les 4 candidats recalés
Bacary Domingo Mané de SenePlus |
Publication 22/02/2019
La campagne électorale est un grand moment de sublimation. Les cinq candidats à la présidentielle du 24 février prochain, ont joué leur numéro, 21 jours durant. Ils se sont mis dans la peau du Président. Les prétendants à la magistrature suprême se sont surpris en train d’arpenter les couloirs du Palais, d’humer le parfum des fleurs de son jardin, avant de s’affaisser dans le fauteuil douillet du maître des lieux. Dimanche, il fera jour pour les quatre malheureux candidats. Un seul Président-candidat aura le privilège – si telle est la volonté du peuple – d’en détenir les clés.
Ils ont parcouru, 21 jours durant, le Sénégal pour convaincre leurs compatriotes de voter pour eux. Mais ils n’ont pas attendu le décret du peuple qui va tomber le 24 février, pour «occuper» les allées, le jardin, les salons… du Palais. Macky, Sonko, Idy, Issa et Madické, se sont allègrement glissés dans la peau d’un Président de la République. Appelez-les : Président-candidats, nos cinq prétendants à la magistrature suprême.
Lorsqu’ils vous croisent sur le chemin, arrêtez-vous et admirez leur allure. Ils sont tous Président de la République. Et ne faites pas attention à l’étoffe et aux grimaces du corps. Limitez-vous à regarder ce qu’ils vous montrent et n’allez pas chercher au-delà.
Ils sont tous Président et ça se voit : Escorte, gardes du corps, gyrophare, sirène, kinésithérapeute pour les massages, un grand maître cuisinier, un chef protocole, un médecin…Ajoutez à cela, la démarche à pas mesurés, la mimique, le timbre de la voix… Ils sont tous Président et auront tort de ne pas se prendre au sérieux. En bons comédiens, ils ont même, parfois, poussé le bouchon de la mise en scène tellement loin que…
L’entourage, les militants et sympathisants, constituent des éléments du numéro ou de l’acte que le Président-candidat est en train de jouer. Ils ne l’appellent plus par son prénom ou nom, mais lui collent le titre honorifique de «Président». Le mot «Président» fuse de partout et à force de l’entendre, le candidat à la magistrature suprême se surprend en train d’arpenter les couloirs du Palais, d’humer le parfum des fleurs de son jardin, avant de s’affaisser dans le fauteuil douillet du maître des lieux. Ces sourires qu’il croise, ces encouragements qu’il entend, cette affection qu’on lui manifeste…parfois jusqu’à verser des larmes, tout cela constitue une sorte de voile.
Une élection est avant tout un moment de sublimation. Comme si le peuple, volontairement, fermait les yeux sur la réalité et se laisse transporter par les vagues ou le courant marin aux eaux troubles.
Le Président-candidat prend ses distances. Son ascension vers le sommet du pouvoir est une jouissance intérieure dont il est seul à avoir le secret. Cette jouissance ne se partage guère. Le tapis rouge lui est déroulé. Ne commettez surtout pas l’imprudence de trop l’approcher, sinon, ce sont des bodyguards, les yeux derrière des lunettes de soleil, qui vont vous barrer la route.
Il est dans les nuages du prestige, de la gloire, les yeux dans les étoiles. Ne réveillez pas, je vous le demande, le Président-candidat ! Lundi, il fera jour, pour les 4 candidats recalés.
Ils ont pris le risque de «titiller» le destin, à eux d’assumer maintenant la tragédie de l’acte joué. Ne faites surtout pas comme Néron qui a «tué» l’artiste qui était en lui, en se suicidant, après avoir prononcé ces mots : Qualis artifex pereo ! (quel artiste périt avec moi ». Vous êtes des artistes, chapeau bas !
Après l’éducation et la réforme judiciaire, la plateforme des organisations de la Société civile, regroupant l’ONG 3D, Afikajom et le réseau des femmes siggil djigén, a initié mercredi, un débat présidentiel sur la gestion des ressources pétrolières et gazières.
L’objectif de ce consortium est de connaître la vision de chaque candidat sur la gestion de ces ressources. Car explique Moundiaye Cissé, directeur exécutif de l’ONG 3D, les ressources naturelles constituent une préoccupation dans ce pays et beaucoup de Sénégalais voudraient savoir les politiques publiques réservées pour ces questions par les différents candidats à l’élection présidentielle. Le prétexte est que le Sénégal est entré dans la cour des grands avec la découverte du pétrole et du gaz. Ainsi les représentants des cinq candidats, notamment de la de la coalition Madické 2019, la coalition Sonko Président, la coalition Idy2019, la coalition Bby et le Parti de l’unité et du rassemblement (Pur), ont tous exposé les engagements de leur leader. Cependant, la plateforme de ces organisations de la Société civile est restée sur sa faim. «On a organisé plusieurs débats avec des niveaux de représentation très élevés, mais celui auquel nous avons assisté (avant-hier) est décevant. On a senti une asymétrie des compétences des représentants des candidats. Il faut le dire et le regretter. Nous nous attendions à avoir des propositions plus claires. Soit les représentants ne maîtrisent pas le programme de leur candidat sur cette question, soit il y a un problème. Je pense que ce n’est pas trop tard pour que les candidats eux-mêmes rectifient le tire, parce que c’est une question cruciale pour notre pays», a déclaré Moundiaye Cissé, à l’issue du débat. Le directeur exécutif de l’ONG 3D précise que «les populations souhaitent être édifiées de façon beaucoup plus nette sur les politiques alternatives sur les ressources minérales».