SenePlus | La Une | l'actualité, sport, politique et plus au Sénégal
30 août 2025
LA GESTION DU FOPICA SOUS LE FEU DES CRITIQUES
Entre opacité administrative, soupçons de favoritisme et financements controversés de productions étrangères, c'est tout un système que les acteurs du secteur remettent en question, réclamant un audit des 3 milliards censés soutenir le 7e art sénégalais
Le secteur du cinéma est en pleine ébullition. Les résultats de l'appel à projets lancé en 2023 par le secrétariat permanent du Fonds de promotion de l'industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica) de la Direction de la Cinématographie constituent la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. L'occasion est saisie par certains acteurs pour sortir de leur réserve. Ces derniers dénoncent une mauvaise gestion du Fonds.
"Le secteur du cinéma, qui naguère a connu un grand succès sous la houlette de son prédécesseur Hugues Diaz, s'est englué aujourd'hui dans des difficultés d'ordre structurel", a fustigé une source d'EnQuête, dénonçant, entre autres, une mauvaise gestion de l'actuel directeur, Germain Coly. Ce dernier, selon lui, "n'a jamais pu imprimer sa marque" en faisant preuve d'un management adéquat avec ses collaborateurs.
Ainsi, des acteurs critiquent sa gestion de la Direction de la Cinématographie et, par ricochet, du Fonds de promotion du cinéma et de l'audiovisuel. D'ailleurs, d'après nos sources, c'est à la suite d'interpellations d'acteurs que la Direction de la Cinématographie a publié les résultats de l'appel à projets lancé par le secrétariat permanent en 2023. Dans un communiqué rendu public le 18 avril 2025, ce dernier note : "Après une procédure rigoureuse d'évaluation, menée par des collèges de lecteurs indépendants composés de professionnels du secteur, 49 projets ont été retenus…"
Or, des voix s'élèvent pour dénoncer vivement un manque de rigueur par rapport à cet appel à projets destiné à soutenir la création, la production et la diffusion d'oeuvres cinématographiques et audiovisuelles sénégalaises. "Ses rapports avec une partie des cinéastes restent compliqués du fait du pilotage à vue dont il fait montre, notamment avec le Fonds, dont l'audit est devenu une exigence eu égard aux milliards qui ont été alloués au secteur cinématographique", a confié un fonctionnaire au ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture qui a requis l'anonymat.
Selon lui, aucune réunion de coordination interne n'a jamais eu lieu depuis que Germain Coly est à la tête de la direction. "Le comité de gestion n'a jamais pu faire son travail comme il se doit. Pis, les conventions signées avec les bénéficiaires, dont certains sont de connivence avec lui, échappent à la validation de la cellule juridique du ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture", selon notre source.
"Une véritable opacité entoure la gestion du Fopica dont M. Coly est l'administrateur des crédits", a-t-il poursuivi.
Un seul appel à projets entre 2020 et 2025
Aujourd'hui, eu égard aux derniers résultats publiés, des acteurs dénoncent le fait que certaines structures puissent être financées deux fois. Gorée Island Cinéma reçoit deux financements. Aucune explication n'a été donnée à ce sujet. Pis, regrette-t-on, "les longs métrages financés sont, pour la plupart, gérés par des producteurs étrangers pour prêter un nom sénégalais".
Un audit est réclamé pour clarifier l'utilisation des subventions publiques allouées au secteur. Le Fopica a une dotation annuelle de 1 milliard FCFA (2020-2024). Or, fait constater notre source, de 2020 à 2025, il n'y a eu qu'un seul appel à projets (celui de 2023, sorti le 18 avril 2025). "Seul un milliard est distribué aux professionnels du cinéma et de l'audiovisuel, ce sont les résultats du 18 avril 2025", a-t-on expliqué à EnQuête.
Les professionnels du cinéma et de l'audiovisuel demandent des explications sur le reste de l'argent versé par l'État chaque année (3 milliards FCFA).
Mansour Sora Wade : "Le Fopica n'est pas organisé…"
"Je suis en colère. Ce n'est pas contre quelqu'un. La manière dont les choses sont organisées, à mon avis, ne devrait pas se passer comme ça", déclare le cinéaste Mansour Sora Wade joint par EnQuête. Pour ce réalisateur qui dit n'avoir pas vu d'appel à projets, il faut d'abord revoir, avant même de parler d'appel à projets, l'organisation du Fopica. "Il faut que ce système soit réorganisé et qu'on sache qui va être dans le comité de gestion", dit-il, soulignant que les acteurs du cinéma doivent être associés directement à cette organisation.
"Le Fopica n'est pas organisé. Il faut qu'il y ait de la transparence. Il y a des choses à clarifier d'abord. Il ne peut pas se décider tout simplement à un haut niveau. Il faut qu'il y ait un Conseil d'administration", ajoute Mansour Sora Wade. Pour lui, les acteurs doivent choisir les membres du comité de lecture.
Concernant le financement, il note que chaque année, les acteurs doivent connaître à l'avance le nombre de films à financer. Mansour Sora Wade se dit offusqué par les financements accordés à des films qui ne sont pas réalisés par des Sénégalais. Il souligne que l'argent est destiné à la production locale.
À l'en croire, le Fopica doit recentrer ses priorités. En lieu et place du soutien aux productions étrangères, Mansour Sora Wade considère qu'il serait plus judicieux d'orienter cette manne financière vers le développement du cinéma sénégalais. "Ces ressources sont avant tout destinées à notre industrie locale et ne devraient pas servir uniquement à des opérations de prestige", assène-t-il, soutenant qu'"aller au festival de Cannes ne sert à rien".
À son avis, la participation à des événements comme le festival de Cannes (coûteuse) doit être reléguée au second plan. L'argent public doit d'abord servir à construire une base solide pour notre cinéma avant d'envisager ce type d'investissements.
Il invite donc à s'inspirer du Maroc. Les Marocains ont fait le choix stratégique de consacrer leurs budgets principalement à leur propre cinéma, ce qui explique la production régulière de plusieurs longs métrages de qualité chaque année, souligne-t-il, estimant que cette "réussite" est due à une politique culturelle qui privilégie le financement de productions nationales.
"Je pense que si ce financement est mis en place, on peut se permettre d'avoir trois longs métrages par an, si on se concentre sur notre cinéma. Mais on se permet de donner à des films, qui sont considérés comme étrangers, 100 millions de FCFA. Ce n'est pas possible", dénonce le cinéaste. Qui ajoute : "Il y a des films français qui ont été financés. Et ces films français-là, ce n'est pas pour autant que le Sénégal a mis 100 millions FCFA (exemple), que ce film est sénégalais. Ce sont des films qui sont 100 % français".
Mansour Wade note que ces films sont sortis en salles en France. "Est-ce que ces films ont commencé à rembourser l'avance sur recettes ? Ce sont des films qui sont financés à trois, quatre milliards ; concentrons-nous sur le cinéma national d'abord. Développons notre cinéma pour nous permettre d'être mieux vus à l'étranger", termine-t-il.
Moussa Sène Absa réclame un centre national du cinéma
Pour sa part, Moussa Sène Absa est revenu sur ce qui est considéré comme un double financement. Pour lui, cela est possible. "Je pense que si quelqu'un a un bon projet, par exemple, un documentaire et un autre en formation ou en post-production, on peut lui donner de l'argent pour qu'il termine son film en post-production. Pour moi, ce n'est pas une question d'une fois ou deux fois, c'est une question de qualité de travail", défend-il.
En ce qui concerne les résultats du Fopica qui sont arrivés deux ans plus tard (2023-2025), Moussa Sène Absa note que cela pose un vrai problème au niveau du calendrier d'exécution du programme. Car, ce dernier, dit-il, devait être annuel, quoiqu'il arrive. Cependant, il relativise. Il estime que les changements au niveau ministériel, avec les dernières élections, peuvent en être la cause. "Il y a eu beaucoup de choses qui se sont passées depuis 2023. Donc, je pense que la mise en place de l'équipe a posé des problèmes par rapport à la réactualisation des dossiers qu'il fallait évaluer, mettre en oeuvre et puis attendre une décision ministérielle qui devait valider les décisions du comité de gestion".
Néanmoins, Moussa Sène Absa estime qu'il serait plus intéressant de mettre en place un centre national du cinéma. "Je pense que le Fopica est un outil extrêmement important pour le cinéma, même si je reste toujours convaincu qu'un centre national du cinéma ferait beaucoup mieux l'affaire", dit-il partagé.
Pour lui, il faut le détacher complètement des structures publiques, que ce soit presque un service parapublic, avec des éléments du ministère de la Culture, mais qu'il ne soit pas régi par les mêmes règles de comptabilité et de gestion. "S'il faut attendre trois mois pour obtenir une tranche pendant qu'on est en tournage, ça bloque le film. Donc, je pense qu'il faut que ça soit beaucoup plus souple, pour permettre aux jeunes, aux talents, de s'exprimer davantage".
Le Fopica et ses films "fantômes"
Sur sa page Facebook, le réalisateur et producteur Mass Seck a fait un post pour parler du "Fopica et ses films fantômes". "Vous serez surpris de ce que des recoupements sur des données rendues publiques depuis 2014 peuvent dire. Des dizaines de millions encaissés sans diffuser une seule minute de film", dénonce-t-il, soutenant que les mêmes boîtes de production ou les mêmes personnes bénéficient de chaque session de financement.
D'après lui, il y a "des films déclarés financés deux fois à des années différentes". Non sans évoquer les boîtes qui bénéficient de financements deux fois dans la même catégorie la même année. À l'en croire, le projet de long métrage de Mati Diop "La prochaine fois, le feu" bénéficie, en 2027, d'un financement de 50 millions FCFA. "Nulle part dans la filmographie de Mati Diop il n'apparaît depuis lors. Mati Diop aurait-elle pris le titre d'un court métrage de Bayer qui la connaît puisque dans la description, il la cite ?", se demande Mass Seck.
Poursuivant, il indique qu'en 2015, la société de Youssou Ndour, Head Office, a perçu 65 millions FCFA au profit du réalisateur Moussa Seydi. Or, "depuis 10 ans, le film… nulle part". En outre, il rappelle que pour le projet de film "Le rêve de Latrica", Ben Diogaye Beye a reçu 100 millions. Mais pour ce projet de film aussi, jusqu'à présent "pas de bande annonce". Il y a aussi "Boulevard des passions", une série de Moussa Sène Absa, financée à hauteur de 30 millions FCFA. Cette série n'est toujours pas disponible.
De plus, Mass Seck a parlé du projet de film "Ceebu jën Penda Mbaye", une série de Moussa Diop qui n'est pas également diffusée. Poursuivant, Mass estime que d'autres Sénégalais produisent des films que tout le monde voit, sans bénéficier de soutien.
Par ailleurs, selon une source qui nous a présenté la preuve, l'actuel directeur de la Cinématographie doit aller à la retraite depuis la fin du mois de mars dernier. "Il doit absolument laisser la place aux agents de l'Administration du fait de son incompétence notoire qui a fini d'installer un malaise inextricable non seulement à la Direction de la Cinématographie, mais également à l'extérieur avec parfois des relations heurtées avec les professionnels du septième art. Son départ à la tête de la direction est devenu une urgence", peste la source d'EnQuête.
EnQuête a tenté à plusieurs reprises d'entrer en contact avec le Directeur de la Cinématographie, Germain Coly, en vain. Les appels téléphoniques sont restés sans succès. Un message écrit détaillé avec l'objet des appels lui a été envoyé mais est resté sans réponse. Nos colonnes lui restent ouvertes.
LE DÉBAT POLITIQUE EN CRISE
Le Sénégal vit-il dans un paradoxe ? Un espace politique saturé d'images et de paroles, mais vidé de confrontations véritables, enfermant le citoyen dans une hétérotopie médiatique où l'illusion de débat supplante sa réalité
Dans le paysage politique sénégalais, le débat contradictoire est devenu une hétérotopie au sens foucaldien du terme : un espace marginal, relégué, presque utopique, qui détient pourtant des potentialités de transformation profonde du champ démocratique. Si les apparitions médiatiques des acteurs politiques se multiplient, elles se résument souvent à des monologues spectaculaires, évitant soigneusement la confrontation directe avec l'adversaire. Cette absence de contradiction, véritable carence démocratique, relègue le débat public dans une zone d'ombre, un non-lieu politique où l'échange d'idées cède le pas à la mise en scène des egos. Pourtant, ce type d'espace, s'il était réinvesti, pourrait renouer avec sa fonction première : être un lieu de convergence des discours, où se croisent tensions, confrontations et, peut-être, réconciliations nécessaires.
Le Sénégal vit-il dans un paradoxe ? Un espace politique saturé d'images et de paroles, mais vidé de confrontations véritables, enfermant le citoyen dans une hétérotopie médiatique où l'illusion de débat supplante sa réalité. Au cours des dernières années, le débat politique au Sénégal n'a guère évolué. Pourtant, jamais la scène publique n'a été autant investie par les acteurs politiques, chacun avec son agenda, ses priorités et ses ambitions. Mais face à l'exigence démocratique d'échanger, de confronter les idées et d'assumer les contradictions, la plupart esquivent.
Ce n'est pas tant le manque de sujets qui freine l'exercice – les thèmes brûlants sont nombreux, du pétrole au gaz en passant par les libertés publiques ou la gouvernance économique – mais bien une aversion désormais systémique à la confrontation directe. À la place, les hommes politiques sénégalais optent pour des one-man shows, des conférences de presse, des lives calibrés, où l'interlocuteur n'est jamais en face, mais au mieux évoqué, au pire caricaturé.
Un symptôme récent illustre cette fuite en avant : le Directeur Général de l'ASER (Agence Sénégalaise d'Électrification Rurale), Jean Michel Sène, multiplie depuis plusieurs semaines les appels du pied à Thierno Alassane Sall (TAS), président de la République des Valeurs et ancien ministre de l'Énergie. Le jeune DG, mis en cause par TAS dans la gestion de certains contrats, a proposé un débat public, à l'heure, au lieu et dans le format choisi par son opposant. La journaliste Maimouna Ndour Faye s'est même portée volontaire pour modérer l'échange. Signe d'ouverture : Jean Michel Sène s'engage à remettre à Thierno Alassane Sall tous les documents nécessaires avant la rencontre. Mais malgré ces relances répétées, aucune réponse du côté de TAS.
L'ancien ministre, pourtant, ne rechigne pas à prendre la parole. Lors d'une conférence de presse, il a affirmé être prêt à débattre avec le Premier ministre Ousmane Sonko sur les questions énergétiques, et dans n'importe quelle langue, "au choix" du chef du gouvernement. Mais là encore, pas de suite concrète. Les invectives s'échangent dans les médias, les publications fleurissent sur les réseaux sociaux, mais les débats de fond, ceux qui permettent à la société sénégalaise de comprendre les positions de chacun, restent lettre morte.
Cette incapacité à concrétiser les confrontations d'idées n'est pas nouvelle. Déjà en octobre 2024, quelques semaines avant les législatives anticipées, Ousmane Sonko défiait Amadou Ba, son principal adversaire, pour un débat public. Les deux hommes s'interpellaient, se répondaient, mais jamais face à face. Ils annonçaient être prêts à s'affronter, mais aucun débat contradictoire ne s'est matérialisé.
Pourquoi cette frilosité ? Le débat politique est perçu comme un ring, où il faut impérativement un vainqueur et un vaincu. Peu d'hommes politiques sénégalais acceptent de prendre le risque d'y perdre la face. Toute apparition médiatique, tout échange doit générer un "gain", qu'il soit en image, en mobilisation ou en crédibilité. "Pas question de s'exposer à une remise en cause publique sans en maîtriser les contours", relèvent certains observateurs.
Or, pour certains spécialistes de la communication politique, le débat n'est pas toujours une opposition systématique ; il est un échange qui peut révéler des convergences insoupçonnées, des divergences assumées ou des contradictions secondaires, que les citoyens sont en droit d'entendre. Mais au Sénégal, la logique du show politique prime. Entre conférences de presse verrouillées, lives Facebook à sens unique et invectives sur les réseaux sociaux, le débat contradictoire s'efface. Et ce sont les citoyens qui en pâtissent.
Quand les idées s'entrechoquaient
Pourtant, le débat contradictoire n'a pas toujours été cette denrée rare que l'on peine à trouver aujourd'hui sur les plateaux de télévision ou dans l'arène publique sénégalaise. Il fut un temps, pas si lointain, où la confrontation d'idées, aussi rude soit-elle, forgeait les esprits, stimulait l'intelligence collective et participait à la maturation politique du citoyen lambda. La RTS, télévision nationale, ou encore Walfadjri, média privé, ont été des cadres de référence où s'affrontaient courants de pensée, experts et politiques, dans une dialectique souvent vive mais utile. Ces espaces permettaient de faire émerger des intellectuels méconnus du grand public, d'instaurer une culture de l'écoute de l'autre et d'offrir à la population des clés de lecture sur les grands enjeux du pays.
L'un des exemples les plus édifiants reste le célèbre échange intellectuel entre l'écrivain Boubacar Boris Diop et le philosophe Souleymane Bachir Diagne. Ce débat, qui portait sur la question de la langue et de l'identité culturelle au Sénégal, a laissé des traces indélébiles dans la sphère publique. Là où certains s'attendaient à des échanges policés entre deux figures respectées, ils ont découvert une opposition vigoureuse mais respectueuse, portée par une exigence de vérité. Chacun, avec ses arguments, poussait l'autre dans ses retranchements, obligeant l'auditoire à réfléchir au-delà des slogans.
Beaucoup de citoyens, observateurs ou acteurs de la scène politique, rêveraient aujourd'hui de voir un tel niveau d'échange dans les débats politiques contemporains, où la posture a souvent pris le pas sur la substance.
Des joutes parlementaires d'anthologie
Remontons encore un peu plus loin dans le temps, à l'époque où l'hémicycle résonnait de joutes verbales mémorables. Dans les années 1990, les passes d'armes entre Abdourahim Agne, président du groupe parlementaire du Parti socialiste, et Me Ousmane Ngom, président du groupe parlementaire libéral, ont marqué les esprits par leur intensité et leur élégance. Il ne s'agissait pas de simples règlements de comptes ou d'attaques ad hominem, mais d'affrontements argumentatifs où chaque camp défendait ses positions avec passion, tout en respectant les règles du débat démocratique. Ces confrontations, retransmises et commentées, participaient à l'éducation politique du citoyen sénégalais, qui voyait ses élus débattre non pas pour se déchirer, mais pour convaincre.
Même durant la très tendue période de l'entre-deux tours de la présidentielle de 2000, l'une des plus décisives de l'histoire politique sénégalaise, les débats entre Idrissa Seck et Abdourahim Agne se sont illustrés par une certaine civilité. Certes, les enjeux étaient majeurs, les passions exacerbées, mais le respect de l'autre, fût-il adversaire politique, restait la norme. L'objectif n'était pas d'écraser mais de persuader, d'apporter des arguments et de laisser le public juger.
La fin d'une époque ?
Depuis, la culture du débat semble s'être effilochée, emportée par l'obsession de l'image et la dictature de l'instantanéité imposée par les réseaux sociaux. Aujourd'hui, les conférences de presse, les lives Facebook et les communiqués en cascade ont remplacé les plateaux où s'échangeaient réellement les idées. "Le politique sénégalais moderne préfère le monologue à la confrontation, les déclarations unilatérales aux débats pluriels. Car, dans cette logique, il est plus simple de contrôler son image, de maîtriser son discours sans risquer la contradiction, sans avoir à répondre à des interpellations qui pourraient déstabiliser une communication savamment rodée", confirme le journaliste Mamadou Ndiaye.
Le résultat est là : une classe politique qui se replie sur elle-même, qui fuit le débat contradictoire comme s'il s'agissait d'un piège, et un public qui, privé de confrontation d'idées, sombre dans le suivisme ou le rejet global.
La société civile, dernier bastion du débat ?
Face à cette désertification du débat politique, la société civile tente parfois de raviver la flamme. Certains forums, conférences citoyennes ou initiatives académiques cherchent à recréer ces espaces de confrontation constructive. Mais l'impact reste limité, tant que les principaux protagonistes de la scène politique continuent d'esquiver ces rendez-vous, préférant s'adresser directement à leurs bases via des canaux unidirectionnels. Les quelques débats entre intellectuels, à l'image de celui entre Boris Diop et Bachir Diagne, sont l'exception qui confirme la règle.
La situation actuelle impose une réflexion profonde sur la place et la forme du débat politique au Sénégal. Doit-on se résigner à voir les hommes et femmes politiques s'enfermer dans leurs bulles médiatiques, refusant toute contradiction ? Ou peut-on espérer, dans un sursaut démocratique, que reviennent ces échanges d'idées, ces affrontements d'arguments qui participent à la vitalité de toute démocratie ?
Certains suggèrent de remettre en place des cadres officiels de débat, à l'image de la Haute autorité de régulation de la communication audiovisuelle (CNRA), qui pourrait imposer des débats contradictoires à certains moments-clés, notamment en période électorale. D'autres misent sur la pression populaire, espérant que les citoyens eux-mêmes réclament ces confrontations, refusant de se contenter de monologues.
Mais, en attendant ce sursaut, le débat politique sénégalais reste en panne, englué dans les egos, la peur de perdre la face, et la culture du spectacle individuel. Un art perdu qu'il serait urgent de réhabiliter, non pas pour flatter les ambitions des uns ou des autres, mais pour rendre à la démocratie sénégalaise sa substance et sa vitalité.
LE DIVORCE SILENCIEUX
Démissions en cascade, absence aux événements clés et stratégies divergentes : l'alliance entre Khalifa Sall et Barthélémy Dias semble avoir atteint le point de non-retour, sans que les protagonistes n'osent encore officialiser leur séparation
Le Sénégal politique regorge de duels feutrés, de ruptures silencieuses et de réconciliations inachevées. Mais entre Khalifa Sall et Barthélémy Dias, anciens compagnons de lutte contre le régime de Macky Sall, l'histoire prend une tournure plus complexe, presque théâtrale. Entre ambitions personnelles et héritage partagé, la rupture semble inévitable, même si les mots restent mesurés. Cette alliance, longtemps symbole d'un socialisme sénégalais renouvelé, vacille aujourd'hui sous le poids des non-dits, des stratégies divergentes et des échéances électorales qui se rapprochent.
"Je ne l'ai pas assez dit, Khalifa Ababacar Sall est un homme singulièrement bon. C'est un homme de valeur et une référence. Il reste un homme d'État, pour l'État et pour l'avenir." Ces mots, empreints de respect et d'admiration, sont signés Moussa Tine, ancien compagnon de route de Khalifa Sall, lors du congrès de son parti, l'Alliance Démocratique/PENCOO. Mais derrière cet hommage appuyé, une absence remarquée : celle de Barthélémy Dias, longtemps considéré comme le bras droit de Khalifa Sall et figure centrale de la plateforme Taxawu Sénégal.
Depuis plusieurs mois, les relations entre les deux anciens alliés semblent se déliter, emportées par des tensions latentes et des divergences stratégiques, exacerbées lors des élections législatives anticipées de novembre 2024. Un scrutin qui, plutôt que de renforcer leur alliance historique, a mis en lumière leurs désaccords profonds sur l'orientation politique à adopter.
Barthélémy Dias, maire de Dakar et chef de file de la coalition Samm Sa Kaddu, a mené tambour battant une campagne marquée par une présence forte sur le terrain. Cependant, l'implication de Khalifa Sall dans cette dynamique électorale a été perçue comme minimaliste, voire inexistante, selon certaines sources internes. "Je ne pense pas qu'il ait accompagné Barth dans sa tournée à l'intérieur du pays", confie un proche du cercle politique dakarois.
Cette distance s'est traduite par un engagement en demi-teinte de plusieurs lieutenants de Khalifa Sall, notamment à Grand Yoff, fief traditionnel de Barthélémy Dias. Les résultats mitigés de la coalition dans cette circonscription en sont l'illustration la plus parlante, confirmant un désamour croissant entre les bases respectives des deux leaders.
À en croire plusieurs observateurs, le passage de témoin entre Khalifa Sall et Barthélémy Dias n’a pas été de tout repos. Si officiellement, l’ancien maire de Dakar semblait vouloir céder la place à la nouvelle génération, certaines indiscrétions évoquent un processus imposé par Barth, convaincu que son mentor devait se mettre en retrait. Des tractations avaient déjà été engagées par Khalifa avant d’être mis devant le fait accompli par son successeur présumé.
Ainsi une frange importante des cadres de Taxawu Sénégal, historiquement fidèles à Khalifa Sall, a préféré prendre ses distances, refusant de suivre Barthélémy Dias dans sa nouvelle aventure politique. Ce désaccord profond a culminé avec les défections successives de figures de proue du mouvement.
Vague de départs et contestations internes
En août 2024, 26 membres influents de Taxawu Sénégal ont annoncé leur démission collective, dénonçant un manque de cap clair et l'exclusion progressive des cadres historiques du mouvement. Abba Mbaye, ancien député et ex-prétendant à la mairie de Saint-Louis, a été parmi les premiers à claquer la porte. Plus récemment, Sadaga Gueye, Responsable Communal des jeunes de Taxawu à Niassène, a rejoint le Pastef, motivant son départ par l'absence de perspectives offertes par la plateforme.
Dans une déclaration sans détour, Sadaga Gueye a dénoncé une centralisation excessive des décisions à Dakar, au détriment des militants de l’intérieur du pays : "Taxawu est devenu un parti sans ambition où les prétendants leaders qui pourraient assurer la relève sont écartés ou contraints à la démission."
Malgré ces signaux de rupture, ni Khalifa Sall ni Barthélémy Dias n'ont officialisé cette distanciation grandissante. Le premier continue de maintenir une posture d'homme d'État en retrait, préférant cultiver une image de sage, tandis que le second s’emploie à affirmer son leadership, quitte à s’affranchir de l’héritage politique de son mentor.
Cette cohabitation ambiguë illustre les limites des alliances basées davantage sur des affinités personnelles que sur une vision politique partagée. Dans un contexte sénégalais marqué par une recomposition permanente du paysage politique, la rupture entre ces deux figures majeures du socialisme sénégalais pourrait bien redessiner les équilibres en vue des prochaines échéances électorales.
La suite du feuilleton politique reste suspendue à une éventuelle clarification entre les deux hommes. Mais une chose est certaine : l'idylle politique entre Barthélémy Dias et Khalifa Sall appartient désormais au passé.
Barthélémy Dias – Khalifa Sall : la fracture politique s’élargit
Pour de nombreux cadres politiques, le divorce entre Barthélémy Dias et Khalifa Sall semble de moins en moins évitable. La dynamique du tandem, qui a longtemps donné une allure cohérente au projet politique de Taxawu Sénégal, s’effrite au fil des mois. En cause, l’attitude jugée « cavalière » de Barthélémy Dias, qui aurait, selon plusieurs proches du mouvement, d’ores et déjà annoncé ses ambitions présidentielles pour 2029, sans concertation avec les instances du parti ni véritable coordination avec Khalifa Sall. Ce choix, perçu comme précipité et individualiste, cristallise les tensions entre les deux figures du socialisme sénégalais.
En décidant d’annoncer officieusement sa volonté de briguer la magistrature suprême, Barthélémy Dias a pris de court bon nombre de cadres de Taxawu Sénégal. Aucun congrès, aucune instance délibérative n’avait alors validé cette orientation. Certains parlent même d’un passage en force, orchestré avec un cercle restreint de collaborateurs. Une méthode qui tranche avec la tradition collégiale qu’avait jusqu’ici prônée Khalifa Sall.
« Barth mène sa barque avec ses fidèles, sans tenir compte des anciens compagnons du parti », confie un cadre de Taxawu, sous couvert d’anonymat. Pour lui, cette stratégie isole davantage Dias et risque de fracturer encore plus le mouvement. « Il n’a consulté personne pour ses projets, il avance à son rythme et selon ses intérêts », ajoute-t-il.
La relation entre les deux hommes, bien que préservée sur un plan personnel par leur passé commun et les luttes qu’ils ont menées ensemble contre le régime de Macky Sall, s’est profondément fissurée politiquement. À l’heure actuelle, il s’agit d’une crise larvée, contenue mais bien réelle, qui pourrait s’amplifier au fil des mois à mesure que l’horizon politique de 2029 se rapprochera.
La perte de la mairie de Dakar : un coup dur pour Barthélémy Dias
L’un des éléments qui a contribué à fragiliser la position de Barthélémy Dias est sans conteste la perte de la mairie de Dakar. Ce poste stratégique, qui lui conférait une visibilité nationale et internationale, ainsi qu’un pouvoir d’influence notable, était son principal levier politique. Le siège de maire lui permettait de s’imposer dans le paysage politique comme l’un des rares opposants crédibles face au pouvoir central.
« La mairie de Dakar, c’était son tremplin, son socle. Sans ce mandat, il perd une plateforme essentielle pour rayonner », analyse le journaliste Mamadou Ndiaye. Cette perte a rebattu les cartes, poussant certains à remettre en cause la pertinence de son leadership au sein de l’opposition.
Face à ce vide laissé par Barthélémy Dias, Khalifa Sall, malgré son âge avancé (69 ans), ne s’est pas totalement effacé. Bien au contraire, l’ancien maire de Dakar a profité de l’affaiblissement de son ancien poulain pour revenir sur le devant de la scène politique en consolidant une coalition d’opposition face au nouveau régime de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Le 2 février 2025, plusieurs formations politiques, dont l’Alliance pour la République (APR), la Ligue démocratique (LD), le Parti international du travail (PIT), Taxawu Sénégal, le Parti socialiste (PS) et l’Alliance des forces de progrès (AFP), se sont réunies au siège de Taxawu pour jeter les bases d’un cadre unitaire. Ce projet est piloté par un comité d’initiative dirigé par Khalifa Sall, démontrant son rôle central dans la réorganisation de l’opposition sénégalaise.
Khalifa Sall : une candidature encore possible ?
À 69 ans, Khalifa Sall n’a pas renoncé à ses ambitions présidentielles. En 2029, il aura 74 ans, ce qui le maintient dans le champ des possibles pour une candidature. Son âge avancé pourrait toutefois être un handicap dans un contexte où la population sénégalaise, majoritairement jeune, aspire à un renouvellement générationnel. Mais son expérience politique et son image d’homme d’État modéré pourraient jouer en sa faveur dans une arène politique polarisée.
Reste à savoir comment il choisira de se positionner dans les années à venir. Ira-t-il jusqu’à officialiser une nouvelle candidature à la présidence ou se contentera-t-il de jouer les faiseurs de roi en soutenant un candidat issu de la plateforme d’opposition qu’il dirige ? La question reste en suspens.
Dans ce contexte, Barthélémy Dias devra composer avec un régime Diomaye-Sonko encore solide dans l’opinion publique. Malgré les défis économiques, le nouveau pouvoir bénéficie toujours d’une popularité importante, portée par les attentes de changement et de rupture avec l’ancien système.
L’ancien maire de Dakar, privé de sa base institutionnelle, se retrouve face à un dilemme : reconstruire un réseau local et national capable de le soutenir en vue de 2029 ou accepter de s’inscrire dans un cadre unitaire où il devra partager l’affiche avec d’autres figures, à commencer par Khalifa Sall.
L’épreuve de vérité viendra avec les élections locales prévues en 2027, qui constitueront un test pour mesurer la capacité de mobilisation de Barthélémy Dias. Sans une victoire significative dans ces scrutins, sa candidature présidentielle pourrait être compromise, faute de base électorale solide.
Une opposition fragmentée face à un régime hégémonique
Le cas de Khalifa Sall et Barthélémy Dias illustre plus largement les fractures internes de l’opposition sénégalaise. Entre leaderships concurrents, projets politiques divergents et stratégies personnelles, l’opposition peine à se fédérer face à un régime Diomaye-Sonko qui, lui, consolide ses positions. La plateforme de Khalifa, bien qu’ambitieuse sur le papier, devra surmonter les rivalités internes pour peser réellement.
Le chemin de la réconciliation entre les deux socialistes paraît semé d’embûches. Même si les relations personnelles restent cordiales, le fossé politique se creuse, alimenté par les ambitions non alignées et les calculs stratégiques. Cette situation risque de fragiliser davantage un camp politique qui a, pourtant, besoin d’unité pour espérer inquiéter le pouvoir en place.
Les quatre prochaines années seront déterminantes : elles diront si Khalifa Sall et Barthélémy Dias peuvent trouver un terrain d’entente ou si leur rupture définitive actera l’éclatement du courant socialiste dans l’opposition sénégalaise.
LE GRAND BLUFF DE PASTEF
Contrairement aux discours officiels du parti, le texte interprétatif de l'amnistie aurait en réalité cherché à amnistier certains crimes de sang liés à "l'exercice d'une liberté publique", tout en en excluant d'autres
Contrairement à ce qui a toujours été dit, Pastef, si l'on en croit le raisonnement du Conseil constitutionnel, a voulu, en réalité, inclure dans le champ de l'amnistie certains crimes de sang, en excluant d'autres.
Le considérant numéro 31 de la décision 1C/2025 rendue la semaine dernière par le Conseil constitutionnel n'en finit pas de susciter des commentaires. Chacun y allant de son avis, chaque camp criant victoire. Mais qu'est-ce qui s'est donc passé ? Pastef a-t-il raison de crier victoire dans ce qu'il est convenu d'appeler l'affaire de l'interprétation de la loi d'Amadou Ba ? Un avocat sous le couvert de l'anonymat a attiré l'attention de EnQuête sur le fameux considérant. Que dit le texte ? EnQuête a essayé de le décomposer pour le rendre plus intelligible.
Au dit considérant, le Conseil constitutionnel d'abord nous informe sur le sens de l'alinéa 2 de la loi Amadou Ba. Au sens de cet alinéa, explique la haute juridiction, “les faits tenus pour criminels d'après les règles du droit international, notamment l'assassinat, le meurtre, le crime de torture, les actes de barbarie, les traitements inhumains, cruels ou dégradants, sont inclus dans le champ de l'amnistie lorsqu'ils ont un lien avec l'exercice d'une liberté publique ou d'un droit démocratique...”.
En termes plus simples, si la loi Amadou Ba passait, les meurtres, assassinats, tortures, actes de barbaries et autres seraient couverts, lorsqu'ils ont un lien avec l'exercice d'une liberté publique ou d'un droit démocratique. Ce qui est clairement en porte à faux avec ce que Pastef a toujours défendu, c'est à dire que l'objectif du texte serait d'extraire du champ de l'amnistie tous les crimes de sang.
Si la loi Amadou Ba avait passé, les crimes de sang en lien avec l'exercice d'une liberté publique allait être amnistiés
Après avoir explicité le sens de l'alinéa 2 de la loi portant interprétation de l'amnistie, le Conseil constitutionnel décline sa sentence en des termes sans équivoque. “...En incluant ainsi dans le champ d'application de la loi portant amnistie des faits imprescriptibles au regard des engagements internationaux à valeur constitutionnelle du Sénégal, l'alinéa 2 de l'article premier de la loi numéro 08/2025 du 02 avril 2025, viole la Constitution”. Ainsi, comme pour l'alinéa 1er, ce qui est brandi par Pastef et son chef comme un signe de victoire se révèle être un revers.
Ainsi, le Conseil constitutionnel a soulevé ce subterfuge dans la loi amadou Ba, alors même que les requérants ne l'ont pas invoqué. Et les sages ont commencé par justifier leur posture. “Conformément à l'article 17 de la loi n° 2016-23 du 14 juillet 2016 relative au Conseil constitutionnel, si le Conseil constitutionnel relève dans la loi contestée soumise à son examen une violation de la Constitution, qui n'a pas été invoquée, il doit la soulever d'office...” Cette justification faite, le Conseil a rappelé que les instruments juridiques internationaux adoptés par l'ONU et l'OUA ont une valeur constitutionnelle, conformément aux dispositions du préambule de la Constitution, partie intégrante de la constitution.
Il a aussi relevé que ces instruments déclarent imprescriptibles, et donc non susceptibles d'amnistie, les faits tenus pour criminels d'après les règles du droit international. Telle est la motivation de la haute juridiction ayant abouti à la décision de déclarer anticonstitutionnelle non seulement l'alinéa 1er, mais aussi l'alinéa 2 de l'article premier de la loi portant interprétation de l'amnistie, introduite par le député de Pastef.
Quel sort pour les six pyromanes présumés du bus de Yarakh, arrêtés avant de bénéficier de l'amnistie
Selon le Conseil constitutionnel, “le législateur ne saurait, par une loi dite interprétative, ni faire obstacle à la répression de crimes imprescriptibles, ni priver de leur portée les principes relatifs à la sauvegarde de la dignité humaine, motif pris de ce que ces crimes seraient liés à l'exercice d'une liberté publique ou d'un doit démocratique”. Il ressort de la juridiction que “le principe de la non-rétroactivité des lois pénales plus sévères ne fait pas obstacle à la poursuite des faits tenus pour criminels d'après les règles du droit international”.
Mais pourquoi donc la loi Amadou Ba inclut dans son champ d'application, à l'alinéa 2 de l'article premier, les crimes de sang en lien avec l'exercice d'une liberté publique ou d'un droit démocratique ?
Pour rappel, six personnes ont été arrêtées dans le cadre de l'affaire relative à l'incendie barbare du bus de Yarakh, ayant emporté la vie de deux petites filles. Deux autres étaient repérés aux Etats Unis et faisaient l'objet de poursuites pour leur extradition. Tous ont eu à bénéficier de l'amnistie ; ceux qui ont été envoyés en prison ayant été libérés.
EnQuête a appris de sources sûres que ces derniers avaient activé tous leurs réseaux pour que la remise en cause de l'amnistie ne puisse pas compromettre leur liberté. Avec la décision qui vient d'être rendu par le Conseil constitutionnel, l'Etat devrait sans doute prendre ses dispositions pour que justice soit faite dans cette affaire. Mais jusque-là, les projecteurs semblent surtout se braquer sur les bourreaux de manifestants et non sur les manifestants présumés bourreaux.
Rappel de l'alinéa 2 de la loi Amadou Ba
Pour rappel, aux termes de l'aliéna 2 de l'article 1er de la loi Amadou Ba, “sont exclus du champ de l'amnistie, les faits survenus entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 tant au Sénégal qu'à l'étranger, sans lien avec l'exercice d'une liberté publique ou d'un droit démocratique et qualifiés, notamment, d'assassinat, de meurtre, de crime de torture, d'actes de barbarie, de traitement inhumains, cruels ou dégradants, même si ces faits se rapportent à des manifestations, quelle qu'en soit la motivation et indifféremment de leurs auteurs”. Si l'on décompose cette disposition, cela donne ceci : “sont exclus du champ de l'amnistie les faits, notamment les assassinats, les meurtres, les crimes de torture...., sans lien avec l'exercice d'un droit démocratique et d'une liberté publique.”
A contrario, les assassinats, les meurtres...., en lien avec l'exercice d'une liberté démocratique, sont dans le champ de l'amnistie. En revanche, les mêmes crimes, même s'ils se rapportent à des manifestations, ne sont pas pris en compte, dès lors que ce n'est pas directement lié à l'exercice d'un droit démocratique. Nous avons essayé de joindre le député Amadou Ba pour avoir son commentaire sur ses aspects, mais en vain.
Suite à la décision du Conseil constitutionnel, le parti d'Ousmane Sonko était monté au créneau et avait essayé de dédramatiser ce qui était présenté comme un revers. A travers son groupe parlementaire qui avait défendu bec et ongle la proposition de loi, le parti prenait acte et tirait les deux enseignements suivants. En premier lieu, les camarades d'Ayib Daffé relèvent qu'aux termes du considérant 31, “l'assassinat, le meurtre, la torture, les actes de barbarie, les traitements inhumains, cruels ou dégradants sont des crimes imprescriptibles qui ne peuvent être couverts par une loi d'amnistie”.
En deuxième lieu, soutiennent-ils, “les victimes ont un droit à réparation, conformément à l'article 2 de la loi interprétative”. Ils en déduisent que “la décision du Conseil Constitutionnel confère à toutes les victimes la possibilité de déposer des plaintes contre les meurtriers, assassins, tortionnaires, nervis, leurs complices et surtout les commanditaires”. Aussi, se sont-ils réjouis, la “revendication ferme de ne pas laisser impunis les crimes de sang a trouvé un écho favorable dans cette décision du Conseil Constitutionnel” ; qu'il “appartient désormais à la Justice d'en tirer toutes les conséquences, et ce, en toute indépendance."
VIDEO
LA DÉTRESSE DES OUVRIERS DU BÂTIMENT
La suspension "temporaire" des chantiers de construction dure depuis maintenant un an, plongeant des milliers d'ouvriers dans la précarité. Face à l'absence de perspectives, certains envisagent l'émigration
La suspension des chantiers de construction décidée il y a un an par les autorités, a provoqué une grave crise sociale pour les ouvriers du secteur. Chaque matin, au rond-point de Keur Massar en banlieue de Dakar, une centaine de travailleurs du bâtiment se rassemblent dès l'aube, outils à la main, espérant décrocher une journée de travail qui souvent ne vient pas.
"C'est très difficile en ce moment. Parfois je peux rester ici 15 jours, un mois sans travailler. Chaque jour je viens à 6h, je reste jusqu'à midi ou 13h. Si je ne trouve rien, je rentre," témoigne l'un d'eux, illustrant le désespoir qui s'est installé parmi ces hommes.
Selon les organisations syndicales, cette décision gouvernementale a mis en péril plus de 15 000 emplois dans le secteur formel et des dizaines de milliers d'autres dans l'informel. Seuls les ouvriers disposant de contrats bénéficient d'un maintien partiel de salaire, laissant la majorité sans ressources.
Les travailleurs, qui avaient placé leurs espoirs dans le nouveau président Bassirou Diomaye Faye et sa promesse de changement, expriment aujourd'hui leur déception. "Les nouvelles autorités ne peuvent pas régler les problèmes du jour au lendemain, mais il faut qu'ils pensent à la jeunesse", déclare un maçon, ajoutant que beaucoup envisagent l'émigration comme seule issue face à cette situation.
Le secteur du BTP traverse également une crise financière majeure, les entreprises dénonçant plus de 300 milliards de francs CFA d'impayés de l'État. Cette situation a entraîné une chute de 10% de leur chiffre d'affaires au dernier trimestre 2024.
Initialement présentée comme temporaire pour permettre l'audit d'un secteur jugé opaque, la suspension des chantiers n'a toujours pas été entièrement levée. Malgré la reprise de certaines constructions, aucune information n'a été communiquée sur l'avancée des audits ni sur un calendrier de reprise complète. Les sollicitations auprès du porte-parole du gouvernement et du ministère de l'Urbanisme sont restées sans réponse.
Face à cette situation, les syndicats appellent à une concertation. "Nous voulons que ce pays marche, mais l'idéal serait qu'on puisse nous appeler autour d'une table pour négocier et prendre les devants afin que cette situation ne nous impacte pas davantage", plaide un représentant syndical.
Pendant ce temps, à Keur Massar, les ouvriers continuent d'attendre, jour après jour, un travail qui se fait de plus en plus rare.
LE GOUVERNEMENT REVALORISE LES SALAIRES DES TRAVAILLEURS DOMESTIQUES
Par un nouvel arrêté, le ministère du Travail a relevé les salaires minima catégoriels des gens de maison, une première depuis 2009. La mesure entre en vigueur en 2025.
Le ministère du Travail, de l’Emploi et des Relations avec les Institutions a franchi un pas important en faveur de la justice sociale. Par un nouvel arrêté, le ministère a fixé les salaires minima catégoriels des travailleurs domestiques et des gens de maison, marquant une hausse notable par rapport aux grilles de rémunération en vigueur depuis 2009.
Signé par le ministre Abass Fall, le texte entre en application pour l’année 2025. Il prévoit des augmentations significatives selon les catégories professionnelles. Ainsi, pour la 1ère catégorie, le salaire mensuel passe de 42 714 FCFA à 64 223 FCFA, tandis que pour la 7ᵉ catégorie, il grimpe de 53 318 FCFA à 76 996 FCFA.
Cette décision découle de l’application de plusieurs textes législatifs récents, notamment le décret n°2023-1710 relatif au salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) et au salaire minimum agricole garanti (SMAG). Elle vise à renforcer la protection sociale des travailleurs et à améliorer leurs conditions de vie.
L’arrêté abroge ainsi celui du 31 décembre 2009 et confie son exécution au Directeur général du Travail et de la Sécurité sociale. Sa publication est prévue au Journal officiel pour assurer une large diffusion.
À travers cette revalorisation salariale, le gouvernement affirme son engagement à reconnaître et valoriser le rôle crucial des travailleurs domestiques, en leur garantissant de meilleures conditions économiques et sociales.
PAR AMADOU LAMINE SALL
MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE, VOUS NOUS AVEZ ÉCRIT…
Le 21 mars 2025, j’adressais une lettre d’alerte publique à M. le président de la République ainsi qu’à vous-même. Il s’agissait d’une alerte d’urgence qui attirait votre attention sur le génocide foncier en cours avec l’édification du Port de Ndayane
Monsieur le Premier ministre, en un mot, merci pour votre engagement pour la sauvegarde des biens culturels et du patrimoine artistique très gravement menacés par la folie génocidaire foncière du port de Ndayane.
En effet, le 21 mars 2025, j’adressais bien respectueusement une lettre d’alerte publique à Son Excellence Monsieur le président de la République ainsi qu’à vous-même. Il s’agissait d’une alerte d’urgence qui attirait votre attention sur le génocide foncier en cours avec l’édification du Port de Ndayane qui, hormis les 450 hectares qui lui sont alloués, vient ajouter à son monstrueux butin foncier, près de 1200 hectares spoliés aux populations et destinés, dit-on, à la mise en place d’un projet de zone industrielle qui part de Ndayane jusqu’aux confins de la route nationale. Démoniaque et effrayant !
Monsieur le Premier ministre, merci. Votre réaction est à saluer des dix mains et des dix pieds, pour avoir donné suite à notre alerte, par votre correspondance référencée n° 2018 en date du 23 avril 2025. Dans ce pays si cher, l’Administration, depuis la 3ème République, a pris le pli de répondre peu, très peu, aux lettres et requêtes qui lui sont envoyées par les populations, comme si écrire était devenu coûteux et précautionneux ! L’Intelligence Artificielle -IA- ne serait pas inutile, sans sourire, pour pousser les services publics et leurs chefs, à répondre vite aux citoyens qui s’adressent à leur gouvernement. Vos conseillers, quant à vous, Monsieur le Premier ministre, sont à féliciter ! Ils sont efficaces et prompts à remplir vos parapheurs. J’ai été honoré et séduit d’avoir partagé avec eux plus d’une heure d’échanges à la Primature, sous vos instructions, sur un projet mythique de mémoire à honorer. Vous êtes bien servi !
Monsieur le Premier ministre, nous avions proposé, par le passé, à l’ancien régime qui avait mis en place ce programme surréaliste et monstrueux de céder 1200 ha à une hypothétique et obscure zone industrielle, d’accepter de créer un POUMON VERT dans un environnement exceptionnel de forêt et d’eau, en préservant et en sauvegardant, par la même occasion, d’importantes et irremplaçables INFRASTRUCTURES CULTURELLES ET ARTISTIQUES ÉRIGÉES DEPUIS LES ANNÉES 90, par des écrivains, des poètes, des artistes, des éducateurs.
Ce qui avait été heureusement accepté et validé et le Directeur du port de Dakar de l’époque, fort diligent, avait mis en œuvre les études de réalisation de ce poumon vert. Tous les ports modernes du monde, ont désormais adopté cette option de « poumon vert », pour endiguer tant soit peu, les gaz toxiques si alarmants et mortellement foudroyants pour les populations longtemps exposées. Ndayane-Toubab Dialaw, à moins d’1H 30H de Dakar, était un paradis terrestre maritime ou Dieu venait passer ses vacances. Le port de Ndayane et ses mortelles tentacules, ont transformé un jardin d’eau et de verdure unique, en un fossé boueux, misérable et toxique ! Ndayane a mal fini. Son histoire et les chants éternels qui l’accompagnaient, sont perdus à tout jamais. Oui, pour un port mais pas là ! Une chamelle de légende a enfanté d’un âne ! Mais le développement serait à ce prix, dit-on !
Nous voulons juste, comme nous vous l’avons crié partout, avec la création de ce « poumon vert », régénérateur et protecteur d’un environnement fragile avec un port, sauver des infrastructures culturelles et éducatives bâties et acquises de haute lutte et ce depuis plus de 36 ans : résidence d’écriture, théâtre de verdure classé comme le plus grand et le beau d’Afrique, notre si prestigieuse école internationale de danse « L’École des sables », nos foyers éducatifs pour enfants, notre ferme agricole performante et formatrice de main d’œuvre, dont nombre de femmes admirables et chevillées à la tâche.
Voilà ce que nous voulons sauver. Voilà notre combat avec ce port de Ndayane qui empiète démesurément sur ses missions et ses objectifs. Jamais au monde, un port n’a occupé une couverture de 1600 hectares de superficie, soit 1312 terrains de football ! Vertigineux ! Irrationnel !
Monsieur le Premier ministre, voici, admirables, rigoureux, réfléchis, engagés, vos mots. Je vous cite dans votre texte de réponse : Je prends bonne notre des préoccupations urgentes que vous soulevez, notamment les risques de démolition des sites dédiés à la création artistique, à l’éducation, et au patrimoine culturel sénégalais. Conscient de l’importance de concilier développement économique et préservation du patrimoine national, le gouvernement examinera cette affaire avec toute la diligence requise.
Tout est dit ! Ce n’est pas DPWORD, nous a-t-on affirmé, qui est initiatrice de ce projet faramineux de zone industrielle hypothétique avec 1200 hectares, mais bien l’État du Sénégal ! Ne laissez pas raser autant de biens culturels et artistiques ! Parmi ces biens, figure désormais le tombeau du grand poète, dramaturge, sculpteur, Gérard Chenêt, sénégalo-haïtien, fondateur-bâtisseur du théâtre de verdure international de Ndougouman, Toubab-Dialaw, le plus grand et le plus célébré d’Afrique ! Gérard avait demandé d’être enterré dans son théâtre. Puisse ce théâtre et cette tombe si douce, être sauvegardés et protégés. Étrange et émouvant ces chats blancs et noirs qui vous accueillent à l’entrée du complexe théâtral, pour vous conduire sur la tombe de leur ami et maître ! J’en étais bouleversé !
Monsieur le Premier ministre, merci. Un merci d’altitude. C’est dans la nuit que l’on marche vers l’aube. Soyez cette aube, pour la culture et son patrimoine ! Rien, rien ici dans notre démarche et nos profonds remerciements, n’est politique. Ce que l’on défend par la foi, l’amour et l’engagement, ne peut pas être défendu avec l’argent, l’appartenance à un camp politique, la ruse, l’opportunisme. Nous sommes allés vers le Premier ministre du Sénégal avec raison et espérance. Il est venu à nous, avec l’esprit de justice et de respect pour les arts, les femmes et les hommes de l’art !
Monsieur le Premier ministre, votre réponse, pour nous, est comme un drapeau ! Il ne tombera pas ! Remplissez votre part d’histoire ! Entre vous et nous, commence un grave dialogue : celui des biens artistiques et culturels et la signification de la vie de tout homme et de toute nation, sans ces biens !
MBOUR, 39 MIGRANTS PORTÉS DISPARUS EN MER
Depuis le 15 mars, une embarcation est portée disparue après avoir quitté la petite côte dans une tentative de migration irrégulière. Les recherches se poursuivent, mais l’inquiétude grandit au sein des familles.
Une embarcation transportant 39 personnes, dont quatre enfants mineurs, est portée disparue en mer depuis le 15 mars, a appris Horizon Sans Frontières ce matin.
Selon les informations recueillies par l’organisation, la pirogue avait quitté la côte au niveau de Mbour dans le cadre d’une tentative de migration clandestine. Depuis, plus aucun contact n’a pu être établi avec ses occupants.
Parmi les disparus figurent une trentaine de ressortissants du village de Taïba Niassène, selon M. Dramé, un habitant de la localité. Ce dernier affirme chercher désespérément deux de ses enfants, également embarqués à bord du navire disparu.
Les recherches se poursuivent, mais l’espoir de retrouver les passagers s’amenuise au fil des jours.
LA CULTURE DE L’ANANAS, UN POTENTIEL INEXPLOITÉ POUR LA CASAMANCE
Lors d’une masterclass à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, experts et acteurs locaux ont plaidé pour la valorisation de cette filière porteuse d’emplois.
La production d’ananas pourrait bien devenir un levier majeur pour l’économie de la Casamance, selon les intervenants de la masterclass organisée ce week-end à l’Université Assane Seck de Ziguinchor. Cette rencontre, dirigée par le Dr. Boubacar Camara, directeur de l’ISEP de Bignona, avait pour objectif de promouvoir la culture de l’ananas, encore sous-exploitée dans la région, mais qui présente un potentiel considérable.
Un secteur prometteur pour l’emploi des jeunes
Lors de son intervention, le Dr. Boubacar Camara a souligné l’importance de cette culture, en précisant que des pays de la sous région comme le Bénin, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont déjà de grands producteurs d’ananas, malgré des conditions géographiques similaires à celles de la Casamance. Selon lui, « le Sénégal, et particulièrement la Casamance, possède les atouts nécessaires pour se positionner en tant que leader de la production d’ananas, notamment grâce à ses terres fertiles et à son climat favorable. »
La culture de l’ananas pourrait ainsi devenir un axe stratégique pour lutter contre le chômage des jeunes et promouvoir l’entrepreneuriat agricole. « La production d’ananas représente une opportunité d’insertion professionnelle pour les jeunes, notamment ceux formés par l’ISEP de Bignona, qui se préparent à devenir des techniciens supérieurs en production agricole et horticole », a-t-il ajouté.
Un itinéraire technique adapté à la Casamance
Pape Amadou Tidiane Bèye Seck, enseignant à l’ISEP de Bignona et producteur agricole, a présenté les techniques adaptées à la culture de l’ananas en Casamance. Selon lui, cette région, avec ses températures variant entre 22°C et 32°C, est idéale pour la production de ce fruit. « Nous pouvons cultiver des ananas en Casamance en respectant un itinéraire technique précis, qui inclut l’utilisation de fertilisants et des traitements pour stimuler la floraison », a-t-il expliqué. Cette méthode permettrait une récolte de fruits après seulement 12 mois, avec des rejets qui pourront à leur tour être utilisés pour créer de nouvelles plantations.
Les experts insistent également sur l’importance de la semence et des bonnes pratiques agricoles pour garantir des rendements optimaux. « L’autoproduction est un aspect important de cette culture, car elle permet de réduire la dépendance aux importations tout en générant des revenus locaux. »
Des opportunités pour l’industrie et l’emploi local
La rencontre a également mis en lumière les opportunités économiques qu’offre la transformation de l’ananas. En effet, des entreprises comme la Sogeca Casamançaise se sont déjà lancées dans la transformation du fruit, créant ainsi des emplois et ajoutant de la valeur aux produits agricoles locaux. Selon les intervenants, le développement de la culture de l’ananas en Casamance pourrait non seulement répondre aux besoins de consommation interne, mais aussi stimuler l’industrie de transformation.
Les participants ont été encouragés à élaborer des projets agricoles en vue d’obtenir des financements et de se lancer dans la production d’ananas, avec l’accompagnement d’industries locales. « L’ananas est un fruit populaire et apprécié, qui peut devenir une source importante de devises pour les producteurs. Avec le bon itinéraire technique et les financements appropriés, les jeunes peuvent véritablement transformer ce secteur en une industrie prospère », a conclu Pape Amadou Tidiane Bèye Seck.
En somme, cette masterclass a permis de mettre en avant un secteur prometteur pour la Casamance, à la croisée de l’agriculture, de l’industrie et de l’emploi des jeunes. La culture de l’ananas pourrait bien devenir l’un des piliers du développement économique de la région.
par Seydina Mouhamadou Ndiaye
TECHNOLOGIE AU SÉNÉGAL: MENACES CIVILISATIONNELLES OU DÉVELOPPEMENT LOCAL ACCÉLÉRÉ
Des associations locales aux startups innovantes, le pays développe des solutions adaptées à son contexte, transformant une menace d'impérialisme digital en opportunité de développement accéléré
Le monde de la technologie est en pleine euphorie et mutation. De nouvelles innovations apparaissent et prennent de plus en plus de place dans le quotidien et dans l’amélioration de la condition et des modes de consommation des hommes et des femmes.
Nous parlons de technologies jusqu'alors dignes des films de science-fiction: l’intelligence artificielle, la physique quantique, les robots humanoïdes, la reconnaissance faciale, la réalité augmentée, l’internet des objets, les implants cérébraux pour contrôler la machine — sans oublier — la possible et ambitieuse aspiration à envahir et coloniser Mars.
Les magnats de la technologie aux USA dictent le tempo, suivi par la Chine. L’Europe, malgré son retard, dispose d’une législation solide et réinvestit, notamment pour la défense.
Le Sénégal mène aussi son bonhomme de chemin par rapport à cette effervescence numérique. Malgré des infrastructures énergétiques et technologiques moins développées et moins d’accès aux capitaux de recherche et développement, les acteurs et actrices du secteur s'approprient ces nouveaux outils dans le cadre d’un développement communautaire accéléré. Ils valorisent l'expertise locale et mettent en phase expérimentale des produits adaptés au besoin des citoyens et citoyennes.
C’est déjà le cas dans le secteur de la ressource humaine où des algorithmes accompagnent de plus en plus le monde du travail local dans le recrutement. Les structures de développement de droit sénégalais se sont appropriées également l’intelligence artificielle dans le cadre de la gouvernance, le management et le suivi de leurs opérations et activités. D’autres secteurs comme l’art, la rédaction de contenu et l’assistance vocale locale explorent également cette technologie.
Dans ce contexte, cet article se veut une alerte et un questionnement : quels sont les défis civilisationnels et les opportunités de développement accéléré pour le Sénégal et l’Afrique face au monopole et l’interdépendance technologique vis-a-vis des grandes puissances?
Les mots énoncés dans cet article représentent le point de vue et l’interprétation de l’auteur et ne font en aucun cas office de vérité générale.
Nos défis civilisationnels
Ton et Agenda
Nous observons que le monopole, le ton et l’agenda sont détenus par quelques grandes puissances causant une forte dépendance du reste du monde à leur endroit. D’un point de vue socio-culturel, cette importante dépendance aux technologies étrangères définit nos modes de consommation, nos relations sociales et nos mécanismes de prise de décision. De par l’origine géographique et contextuelle de leur fondateur, ces plateformes et leur algorithme sont souvent conçues, par essence, pour une cible bien précise connectés avec les valeurs et intérêts de leurs concepteurs.
Communément appelé “Biais Technologique” — ces biais, sans le faire exprès (ou pas), peuvent être une source d’inégalité, d’impérialisme et de véhicule de transmission de masse d’idéologie politique.
Prenons par exemple, le cas de cette affirmation répétée à plusieurs reprises par les grands propriétaires d’entreprises tech aux USA sur l’IA:
“ Nous avons atteint le pic de données pour entraîner l’intelligence artificielle, nous sommes obligés d’utiliser des données synthétiques pour continuer l’apprentissage et la modélisation de l’IA. “
Le biais technologique dans cette phrase est que le web, tel qu’il est conçu, est un réservoir universel de données sans remettre en question l’absence de ressources ou données brutes hors ligne ou non publiées.
Cette affirmation est aussi un révélateur de la menace civilisationnelle qui guette le Sénégal et l’Afrique d’autant plus que la recherche d’information se fait depuis le Web. Dans ce cas, l'absence ou le manque de données africaines ou la maîtrise du contexte africain pour entraîner l’IA constitue un risque de désinformation, de révision de notre histoire africaine et aussi de réponses biaisées. Le risque est présent et n’est pas à négliger.
Ainsi, si nous ne maîtrisons pas nos propres données et ne participons pas à la construction des algorithmes, nous demeurons spectateurs, voire victimes, d’un récit mondial qui ne nous inclut pas.
La fin du libre arbitre ?
L’autre défi civilisationnel auquel nous faisons face réside sur notre libre arbitre et notre autonomie dans toute forme de prise de décision.
Les algorithmes, en analysant nos habitudes de consommation, nous font des suggestions, anticipent ou prennent le soin de prédire ce qui est bon pour nous et nous privent de notre liberté de choix et d’exploration.
Le constat est fait, le monde et surtout son cyberespace est de plus en plus polarisé. Les interactions sociales se font en fonction des systèmes de recommandation en commun, la structuration des canaux de conversation font que nous sommes soit “pour” ou “contre”.
Les dynamiques de groupes rassemblées autour d’algorithmes d’idéologies politiques essaient d’influencer et de persuader chaque bord, causant une division.
L’instantanéité des flux d’information, les filtres personnalisés et les formats très courts (stories, vidéos TikTok, Reels) nuisent à la diversité des points de vue. La rapidité et la densité de la propagande numérique rendent difficiles les débats contradictoires et les réflexions nuancées.
Collaboration Humain-Machine: développement local accéléré
Face aux défis technologiques que nous avons identifiés, le Sénégal doit définir une orientation stratégique et opérationnelle claire pour tirer profit de cette révolution numérique.
Recherche et Développement(R&D)
Il y a toujours des opportunités lorsque des menaces sont notifiées. La communauté tech au Sénégal en est consciente. Selon ses orientations, elle s’est appropriée la technologie et ses récentes innovations et a décidé d’apporter sa pierre à l’édifice.
En effet, le monde du développement local au Sénégal, grâce aux associations de droits sénégalais, est en pleine expérimentation pilote d'une collaboration Humain-AI. Ces associations ont compris que la technologie notamment l’intelligence artificielle est une aubaine pour la modernisation, la normalisation et la maturation de leur structure.
Elles nourrissent les systèmes d’IA avec des données brutes contextuelles issues de leurs activités et des mécanismes domestiques de collecte de données. Cette “SénégalIAsation” de l’intelligence artificielle a permis de développer des Agents IA endogènes qui accompagnent les associations dans la gouvernance, le management et le suivi des opérations.
Aujourd'hui, ces associations ont un allié de taille avec l’IA qui leur permet d’avoir une structure administrative, des capacités analytiques, rédactionnelles et de nouveaux outils pour mesurer leur impact notamment sur l’Indice de Développement Humain (IDH) du Sénégal montrant leur rôle dans le cadre des politiques de développement du pays.
Croissance accélérée
Ces associations souvent marginalisées à cause de la méconnaissance de leur mode de fonctionnement, connaissent actuellement une croissance et un développement accéléré.
En effet, avec l’appui d’agent IA modélisé selon le contexte et la logique d’intervention de ces organisations locales, elles ont gagné 40% de temps dans leur productivité. Leur plate-forme Web gagne du trafic organique leur permettant d'avoir plus de 8000 pages vues, 3000 utilisateurs et 140 documents téléchargés depuis le centre de ressources numériques de ladite plateforme web avec un budget marketing faible voir nul.
Le fait d’avoir des rapports narratifs d’activités, financiers et des procès verbaux accessibles en open source renforce la gouvernance ouverte, promeut la culture de la transparence et de la performance et donne de la légitimité aux associations sénégalaises de développement. La mise en place de l’Index de l’Impact Communautaire (IIC), un index généré avec l’IA leur permet de pouvoir mesurer leur action et leur efficience.
Occupons le cyberespace
Le Sénégal, comme tous les pays, traverse une mutation profonde de sa société. Il est donc essentiel d’élaborer une politique publique consensuelle de gouvernance technologique, tout en préservant la cohésion nationale. Face au monde post-COVID, nous devons nous unir pour redéfinir notre vivre-ensemble et notre identité socio-culturelle. Cela implique de mettre en place un plan clair garantissant à la fois notre sécurité numérique et la sauvegarde des valeurs qui fondent notre nation.
Gouvernance et politique publique générationnelle
La place qu’occupe la technologie dans notre vie est indéniable. Elle est présente dans des secteurs comme la santé, l’éducation, le commerce et la démocratie etc…
La démographie sénégalaise, majoritairement composée de la Gen-Z (digital native), constitue un élément majeur pour l’orientation et la mise œuvre d’une gouvernance technologique et une politique publique générationnelle décennale.
L’arrivée des solutions fintech associée à la technologie QR Code ont facilité la démocratisation des services électroniques. La digitalisation des contraventions par la police est une mesure de lutte contre la corruption et assure une traçabilité sur les recettes publiques.
L’assistance ou la fonctionnalité vocale permet l’inclusion numérique et WhatsApp business permet d’acquérir un nouveau segment client aux TPE/PME et au secteur informel. L’ancrage et l’appropriation de la technologie par le peuple sénégalais est manifeste.
L’une des premières mesures de cette politique publique serait d’assurer une meilleure couverture en énergie et en internet pour tout le territoire sénégalais. La seconde mesure serait la gouvernance, pas dans une logique de régulation répressive mais plutôt un encadrement et une organisation adaptés au contexte socio-culturel du Sénégal tout en restant ouvert au multiculturalisme.
La mesure phare serait de mettre en place une politique publique de recherche et développement (R&D) national sur comment le Sénégal devrait se moderniser tout en préservant son identité en tant que nation. Ce programme regroupe chercheurs, praticiens, ingénieurs, secteur privé, structures de développement, sociologues, éducateurs, anthropologues et la communauté tech afin de définir ensemble le modèle de société que nous voulons définir.
Conclusion
À la croisée des chemins, le Sénégal fait face à un choix déterminant : céder au statu quo techno-civilisationnel ou embrasser une dynamique d’innovation collaborative, centrée sur l’humain, pour accélérer son développement local.
Les défis sont réels : dépendance aux grands écosystèmes technologiques, biais algorithmiques, érosion du libre arbitre et fracture numérique. Mais ce constat n’est qu’une alerte, non un frein : il révèle surtout des opportunités inédites pour notre émancipation, notre autodétermination et notre progrès social.
En effet, la dépendance aux algorithmes étrangers peut générer désinformation, polarisation et perte de souveraineté culturelle. Sans gouvernance technologique moderne, nous risquons d’être des spectateurs d’un récit numérique qui ne nous inclut pas. Il faut que nous arrêtions d’être de simples consommateurs, nous avons le devoir et la capacité de co-écrire notre avenir digital, voilà pourquoi nous devons occuper massivement le cyberespace.
En nous appuyant sur l’expertise locale, la communauté tech et sur le modèle pilote d’expérimentation Humain-Machine déjà en place, nous pouvons bâtir des solutions endogènes : agents IA sénégalisés, plateformes communautaires, fintech inclusives et services intelligents adaptés à notre contexte.
Ce nouveau terreau technologique est fertile : il offre la possibilité de moderniser nos associations de développement, d’optimiser nos chaînes de valeur agricoles, de transformer notre secteur de la santé et de revitaliser nos espaces éducatifs.
Il est fondamental de passer de la parole à l’expérimentation et à l’action. Nous nous devons de multiplier les projets pilotes sur le terrain, soutenus par une politique publique de recherche et développement (R&D) structurée et un capital patient d’investissement à l’innovation.
Une nouvelle dynamique composée de chercheurs, entrepreneurs, praticiens, sociologues et jeunes talents peut faciliter la création des services et produits commercialisables, répondant aux besoins réels des Sénégalais et Sénégalaises. L’union autour d’un plan décennal mêlant couverture universelle d’énergie et d’Internet, encadrement réglementaire adapté et programmes d’accompagnement.
Ce n’est pas au détriment des autres priorités nationales : santé, éducation ou agriculture continueront de bénéficier des ressources nécessaires. Cependant, il est stratégique de ne pas manquer le train de la révolution numérique : notre intelligence, nos ressources humaines et notre force de proposition sont à la hauteur de ce défi.
Le Sénégal, en tant que nation, doit continuer à s’approprier la technologie pour défendre sa culture, créer de la richesse et forger son destin. Ensemble, redéfinissons notre vivre-ensemble dans un monde hyper-connecté et affirmons notre droit à innover, s'émanciper et à progresser.